A la uneL'editorial
A la Une

Opinion | Le retour silencieux de la nature : pourquoi la restauration est la stratégie climatique la plus efficace de l’Afrique

À travers les côtes, les forêts et les zones arides de l’Afrique, la nature reconstruit silencieusement ce que les systèmes humains ont détruit. Des processus en cours de restauration des mangroves au Bénin aux initiatives de protection des forêts au Gabon, une solution durable est sous nos yeux. Le Dr Venter Mwongera, CEO de l’African Biodiversity Alliance, affirme que les solutions fondées sur la nature ne sont plus optionnelles, mais centrales pour la survie climatique. Elle soutient que restaurer les écosystèmes n’est pas seulement une action environnementale ; c’est une transformation économique, sociale et existentielle.

À l’aube dans le sud du Bénin, j’ai récemment marché avec un pêcheur le long d’un littoral où les mangroves avaient été longtemps arrachées pour le bois de chauffe. Il m’a montré la ligne d’eau et m’a expliqué, presque avec gêne, comment les poissons avaient disparu au fil des années. Puis il a désigné une parcelle de mangroves récemment restaurée ; jeunes, encore fragiles, mais vivantes. « Ils reviennent », a-t-il dit. « Lentement, mais ils reviennent. » Ce retour silencieux des poissons, des racines et de l’espoir raconte l’histoire des solutions fondées sur la nature en Afrique aujourd’hui. Depuis trop longtemps, l’action climatique est présentée comme une course technologique : panneaux solaires, capture du carbone, réseaux électriques. Tout cela est essentiel. Mais derrière ce récit se cache une vérité plus ancienne et fondamentale : la nature est l’un de nos alliés climatiques les plus puissants. L’élan mondial croissant autour des solutions fondées sur la nature (NbS) et de la restauration des écosystèmes marque un changement profond : passer de l’ingénierie contre la crise à un partenariat avec les systèmes vivants qui soutiennent la planète depuis des millénaires. Nulle part ce changement n’est aussi urgent et prometteur qu’en Afrique.

Le pouvoir de laisser la nature guérir

Les solutions fondées sur la nature sont, dans leur principe, d’une simplicité trompeuse. Restaurer ce qui a été dégradé. Protéger ce qui reste. Gérer les écosystèmes de manière à bénéficier à la fois aux populations et à la planète. Mais leur impact est tout sauf simple. Le Programme des Nations Unies pour l’environnement a souligné que la restauration des écosystèmes tels que les forêts, les zones humides et les zones côtières permet simultanément de séquestrer du carbone, de protéger la biodiversité et de renforcer la résilience des communautés. Par ailleurs, des initiatives scientifiques sur les océans estiment que les écosystèmes marins et côtiers pourraient fournir jusqu’à 35 % des réductions d’émissions nécessaires d’ici 2050 pour atteindre les objectifs climatiques mondiaux. Il ne s’agit pas d’une contribution marginale. Elle est centrale pour notre survie. Pourtant, la véritable histoire des NbS ne se trouve pas dans les statistiques mondiales. Elle se trouve au Bénin, au Cameroun, au Gabon et en Égypte, où la restauration n’est pas un concept abstrait, mais une expérience vécue.

Bénin : quand les mangroves reconstruisent les moyens de subsistance

Au Bénin, la restauration des mangroves est devenue à la fois un levier écologique et économique. Des communautés qui dépendaient autrefois de la coupe des mangroves pour survivre mènent désormais les efforts pour les restaurer. La transformation est remarquable. Les mangroves, souvent sous-estimées, figurent parmi les puits de carbone les plus efficaces de la planète, stockant jusqu’à quatre fois plus de carbone par hectare que les forêts terrestres. Mais pour les communautés locales, leur valeur est encore plus immédiate. Elles servent de nurseries pour les poissons, de barrières contre l’érosion côtière et de protections naturelles contre les tempêtes. À mesure que les mangroves reviennent, les stocks de poissons réapparaissent. Des femmes qui parcouraient autrefois de longues distances pour trouver du bois de chauffe participent désormais à des pratiques de récolte durable. Des groupes de jeunes sont formés comme gardiens de la restauration. Ce que nous observons ici n’est pas seulement une récupération écologique ; c’est la reconstruction d’économies locales ancrées dans la nature.

Cameroun : les forêts comme infrastructure climatique

Je me rends à l’intérieur des terres au Cameroun, et le récit passe des littoraux aux forêts tropicales denses. Le bassin du Congo, qui s’étend jusqu’au Cameroun, est la deuxième plus grande forêt tropicale du monde. Souvent qualifié de « poumon de l’Afrique », il joue un rôle essentiel dans la régulation des systèmes climatiques régionaux et mondiaux. Mais ces forêts subissent une forte pression due à l’exploitation forestière, à l’agriculture et à l’expansion des infrastructures. En réponse, de nombreuses communautés au Cameroun adoptent des approches de restauration paysagère conciliant conservation et moyens de subsistance. Les systèmes agroforestiers, où cultures et arbres cohabitent, gagnent du terrain. Les agriculteurs intègrent la production de cacao avec des espèces d’arbres indigènes, renforçant à la fois la biodiversité et la stabilité des revenus. Il s’agit ici de NbS à un niveau avancé : ne pas préserver les forêts isolément, mais les intégrer dans des paysages productifs. Des recherches d’institutions comme l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture montrent que ces systèmes intégrés peuvent renforcer la résilience face aux chocs climatiques tout en maintenant, voire en améliorant les rendements. Ils réduisent également la déforestation, créant un cercle vertueux de restauration et de productivité. Au Cameroun, les forêts ne sont plus perçues comme des obstacles au développement. Elles deviennent une infrastructure essentielle de la résilience climatique.

Gabon : une nation construite sur la conservation

Peu de pays incarnent aussi fortement la promesse des NbS que le Gabon. Avec plus de 80 % de son territoire couvert par la forêt, le pays s’est imposé comme un leader mondial de la conservation. Il a démontré que protéger les écosystèmes n’est pas incompatible avec la croissance économique. Au contraire, cela peut en être le fondement. Les forêts gabonaises absorbent d’importantes quantités de carbone, faisant du pays l’un des rares au monde à disposer d’une économie à puits de carbone net. Grâce à des politiques innovantes, notamment des paiements fondés sur les résultats pour la conservation forestière, le Gabon a montré que les écosystèmes peuvent générer une valeur économique sans être détruits. Mais la leçon la plus importante du Gabon est philosophique. Elle remet en cause l’idée profondément ancrée selon laquelle le développement doit se faire au détriment de la nature. Elle propose au contraire un modèle différent, où la nature n’est pas exploitée pour croître, mais protégée comme source de cette croissance.

Égypte : restaurer la vie dans les paysages arides

À première vue, l’Égypte peut sembler un candidat improbable pour les solutions fondées sur la nature. Ses paysages arides et sa rareté en eau posent des défis considérables. Pourtant, c’est précisément dans ces environnements que les NbS révèlent leur potentiel transformateur. En Égypte, les efforts de restauration se concentrent de plus en plus sur la gestion durable des terres et de l’eau, la réhabilitation des sols dégradés, l’amélioration de leur santé et l’optimisation de l’irrigation. Les écosystèmes côtiers de la Méditerranée, notamment les zones humides et les lagunes, sont reconnus pour leur rôle dans la protection contre la montée du niveau de la mer et le soutien aux pêcheries. Des pratiques agricoles régénératives se développent également, où certaines communautés réduisent les intrants chimiques, améliorent la matière organique des sols et renforcent la rétention d’eau. Ces interventions peuvent sembler modestes face aux grandes infrastructures. Mais leur impact cumulé est considérable. Dans une région où le changement climatique devrait aggraver la pénurie d’eau, les NbS offrent une voie d’adaptation fondée sur l’intelligence écologique plutôt que sur une dépendance technologique exclusive.

Au-delà de la restauration : un changement de regard

Ce qui unit ces expériences du Bénin au Gabon, en passant par le Cameroun et l’Égypte, c’est une transformation plus profonde de notre rapport à la nature. Les solutions fondées sur la nature ne sont pas seulement des interventions techniques. Elles représentent un changement de paradigme. Pendant des décennies, le développement a reposé sur l’extraction, retirant de la valeur des écosystèmes jusqu’à leur effondrement. Les NbS inversent cette logique : investir dans les écosystèmes pour qu’ils continuent à générer de la valeur durablement. C’est pourquoi elles attirent une attention politique et financière croissante dans le monde entier. Les gouvernements, les banques de développement et les investisseurs privés reconnaissent de plus en plus que la restauration n’est pas un coût, mais un investissement aux multiples retours : atténuation du climat, restauration de la biodiversité, sécurité alimentaire et résilience économique.

Le risque de simplification excessive

Mais il faut rester vigilant. La popularité croissante des NbS comporte des risques. Elles peuvent devenir un mot-clé sans mise en œuvre réelle. Des projets mal conçus peuvent déplacer des communautés, simplifier des écosystèmes complexes ou privilégier des objectifs carbone au détriment de la biodiversité et du social. De véritables solutions fondées sur la nature doivent être :

  • dirigées localement
  • fondées scientifiquement
  • inclusives socialement

Elles doivent respecter les savoirs des communautés qui gèrent ces écosystèmes depuis des générations.

Un continent de possibles

L’Afrique est à un moment décisif. Avec ses vastes ressources naturelles, forêts, zones humides, terres arides et littoraux, elle possède un potentiel immense pour devenir un leader mondial des NbS. Mais ce potentiel ne pourra se réaliser que si la restauration est intégrée dans les stratégies de développement. Cela implique d’aligner les politiques dans les secteurs :

  • agriculture
  • environnement
  • finance
  • infrastructures

Cela implique d’investir dans des initiatives communautaires. Cela implique de redéfinir le succès, non seulement en termes de croissance du PIB, mais aussi en termes de santé des écosystèmes et de bien-être humain.

Retour aux mangroves

Je pense souvent à ce pêcheur du Bénin. Son histoire n’est pas seulement celle des mangroves. C’est une histoire de patience. De confiance dans des processus longs. Du travail silencieux, souvent invisible, de la régénération. La nature ne répond pas à l’urgence comme le fait la politique. Elle fonctionne selon des temporalités plus longues, des rythmes plus profonds. Mais lorsque nous lui laissons de l’espace pour se régénérer, elle fait quelque chose d’extraordinaire. Elle revient. Et en revenant, elle nous entraîne avec elle, vers un avenir non seulement plus durable, mais aussi plus juste, plus résilient et plus vivant. La question n’est pas de savoir si les solutions fondées sur la nature fonctionnent. La question est de savoir si nous sommes prêts à investir, à grande échelle et avec sincérité, dans le seul système qui nous ait jamais réellement soutenus.

Source African Biodiversity Alliance

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page