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Tech : l’Afrique, nouvel eldorado de la Fintech ?

Catégorie à l’honneur lors de la dernière édition de Vivatech, l'Afrique connaît une véritable révolution Fintech, propulsée par une population jeune et non bancarisée et une adoption rapide des technologies mobiles. Si Inclusivity Solutions, lauréate des AfricaTechAwards, incarne cette dynamique, mais en dehors de la succes story m-Pesa ou de la licorne Flutterwave, combien de fintech africaines émergent réellement alors que le secteur est confronté à des défis majeurs à commencer par une régulation encore frileuse face à l’innovation. Reportage

Par Dounia Ben Mohamed à Paris

Reportage vidéo :

Sans surprise, Inclusivity Solutions, une startup sud-africaine qui ambitionne de “réimaginer l’assurance grâce à la technologie” en proposant des solutions d’assurance numérique, a remporté le prix de la Fintech lors des AfricaTechAwards 2024. Fondée en 2015, cette startup a récemment levé 1,5 million de dollars américains pour soutenir ses projets d’expansion panafricaine, suscitant un vif intérêt lors de la dernière édition de Vivatech.

Le “plus grand rendez-vous de la technologie” en Europe, selon ses promoteurs, se tenait du 22 au 25 mai à Paris et a de nouveau été une vitrine pour l’innovation africaine. Bien que moins nombreuses, les startups africaines et les institutions qui les soutiennent ont été remarquées. L’IA était au cœur de cette édition 2024 de Vivatech, mais du côté de l’Afrique, c’est la fintech qui explose et s’expose. La Fintech était d’ailleurs la catégorie ayant attiré le plus grand nombre de candidatures, 148 sur 310 à l’AfricaTechAwards, signe de l’essor que connaît le secteur.

Près de 700 millions de personnes sont potentiellement des clients pour les services Fintech

Depuis une décennie, l’Afrique est devenue un terrain fertile pour les innovations Fintech. Avec une population de plus de 1,3 milliard d’habitants, dont une grande majorité est jeune et non bancarisée, le continent offre un immense potentiel de croissance pour les startups technologiques financières. L’Afrique subsaharienne compte environ 66% de sa population sans accès à des services financiers formels. Cette situation crée une opportunité unique pour les startups Fintech qui cherchent à combler ce fossé. Selon un rapport de la Banque mondiale, seulement 34% des adultes en Afrique subsaharienne possèdent un compte bancaire, contre 69% à l’échelle mondiale. Cela signifie que près de 700 millions de personnes sont potentiellement des clients pour les services Fintech. De plus, le secteur qui s’ouvre au e-commerce pourrait créer environ 3 millions d’emplois sur le continent africain d’ici à 2025.

Pour l’heure, la croissance des fintechs en Afrique a été impressionnante de 2020 à 2023. Le nombre de sociétés fintech en Afrique a augmenté de manière significative, avec une croissance de 17,7% de 2021 à 2023 selon le dernier rapport de Disrupt Africa. En 2021, le continent comptait environ 576 sociétés fintech, un chiffre qui a atteint 678 en 2023. Les fintechs africaines ont levé plus de 2,7 milliards de dollars entre 2021 et 2023, presque le double des fonds levés entre 2019 et 2021. Depuis 2015, 540 fintechs de 25 pays ont levé près de 3,64 milliards de dollars. Le Nigeria demeure en tête des pays leaders du marché avec 270 fintechs en 2023, suivi de l’Afrique du Sud avec 140 entreprises et le Kenya avec 102 entreprises. Ces trois pays représentent 67,7% des startups fintech africaines. L’Égypte a connu une augmentation de 66,7% du nombre de fintechs, et le Nigeria a enregistré une croissance de 50% au cours des deux dernières années.

Et tandis que de nouveaux marchés émergent, notamment le Burkina Faso, le Lesotho et la Namibie, augmentant ainsi la diversité géographique du secteur fintech africain, les activités se diversifient. Les paiements et transferts de fonds restent les principales activités des fintechs, représentant 29,4% des opérations entre 2021 et 2023, bien que ce chiffre ait diminué par rapport aux années précédentes en raison de l’émergence de nouveaux secteurs comme les prêts, l’insurtech et la blockchain.

La success-story M-Pesa

Au cœur de leur réussite, les Fintechs en Afrique ne se contentent pas de reproduire des modèles existants ; elles innovent en créant des solutions adaptées aux besoins spécifiques des populations locales. À l’image de la success-story de M-Pesa.

Le Mobile Money, ou argent mobile, est sans doute l’innovation Fintech la plus marquante en Afrique. Pionnier de ce mouvement, le service M-Pesa, lancé par Safaricom au Kenya en 2007, a transformé la façon dont les Africains gèrent leur argent. M-Pesa permet aux utilisateurs de déposer, retirer, transférer de l’argent et payer des biens et services via leur téléphone mobile. Aujourd’hui, M-Pesa compte plus de 40 millions d’utilisateurs dans plusieurs pays africains, dont le Kenya, la Tanzanie et le Ghana. En 2020, la valeur totale des transactions Mobile Money en Afrique subsaharienne a atteint 490 milliards de dollars, selon la GSM Association, représentant une augmentation de 23% par rapport à l’année précédente.

Le succès de M-Pesa a inspiré de nombreuses autres initiatives similaires sur le continent. Parmi lesquelles, Flutterwave, une startup nigériane fondée en 2016, devenue un leader dans le secteur des paiements en ligne. La société permet aux entreprises de recevoir des paiements de leurs clients à travers l’Afrique et au-delà. En 2021, Flutterwave a levé 170 millions de dollars lors d’une série de financement de série C, portant sa valorisation à plus d’un milliard de dollars, ce qui en fait l’une des rares licornes africaines. Chipper Cash, une autre startup notable, offre des services de transfert d’argent et de paiements transfrontaliers. Fondée en 2018, elle a rapidement gagné du terrain en raison de ses frais de transaction très bas et de son interface conviviale. Chipper Cash opère dans plusieurs pays, dont le Ghana, le Kenya, le Nigeria, l’Ouganda et le Rwanda, et a levé 100 millions de dollars en 2021.

Les États africains ne sont pas assez ouverts à ces innovations technologiques

Cependant, malgré cette forte croissance, environ 20% des fintechs répertoriées entre 2019 et 2021 ont cessé leurs activités au cours des deux dernières années, soulignant les défis auxquels elles sont confrontées. Le manque d’infrastructure technologique, les régulations financières strictes et la méfiance des consommateurs envers les services financiers numériques sont autant d’obstacles à surmonter.

“La régulation, c’est le grand problème”, observe un consultant. “Les États africains ne sont pas assez ouverts à ces innovations technologiques pour diverses raisons. En Tunisie par exemple, la Banque centrale a délégué l’octroi des licences aux acteurs bancaires traditionnels, lesquels sont réfractaires à ces fintechs parce qu’ils les voient comme des concurrents.” Les soucis rencontrés par Binance au Nigéria, les nouvelles taxations au Kenya et, de manière générale, un cadre réglementaire pas encore adapté au secteur, voire qui en limite l’essor, freinent l’activité.

La cybercriminalité est un autre problème majeur. Les Fintechs doivent investir massivement dans la sécurité pour protéger les données des utilisateurs et renforcer la confiance dans leurs services. Selon un rapport de Serianu, une société de cybersécurité basée au Kenya, le coût annuel de la cybercriminalité est de l’ordre de 3,5 milliards de dollars.

Bousculant le monde traditionnel de la finance vers plus d’innovation et d’ouverture pour une meilleure inclusivité, la Fintech pourrait permettre au continent de jouer un rôle de premier plan dans la révolution financière mondiale qui s’annonce

L’intérêt des investisseurs pour les Fintechs africaines en attendant se confirme. En 2020, les startups Fintech africaines ont attiré 1,35 milliard de dollars en investissements, soit une augmentation de 55% par rapport à l’année précédente. Au total,  2,7 milliards de dollars entre juillet 2021 et juin 2023 ont été levés par les startups africaines. Et si le secteur, comme les autres secteurs technologiques, a connu une baisse des investissements en 2023, la Fintech reste le favori des investisseurs. Une tendance qui devrait évoluer à la hausse. Bousculant le monde traditionnel de la finance vers plus d’innovation et d’ouverture pour une meilleure inclusivité. Ce qui pourrait permettre au continent de jouer un rôle de premier plan dans la révolution financière mondiale qui s’annonce.

En attendant, également nominée pour la Fintech de l’année aux prochains Bankers Awards, Inclusivity Solutions célèbre sa victoire qui “témoigne du travail acharné et du dévouement de notre équipe à favoriser l’inclusion financière en Afrique”, a partagé la startup sur les réseaux sociaux. D’autres startups qui n’auront pas reçu de prix auront néanmoins atteint leurs objectifs en rencontrant d’éventuels partenaires et investisseurs, la mission principale de Vivatech étant de promouvoir l’innovation technologique mondiale. Cette année, plus de 13 500 startups ont également eu l’occasion de nouer des relations d’affaires avec des entreprises de plus de 25 secteurs d’activité et de rencontrer plus de 2 000 investisseurs et fonds d’investissement.

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