Traçabilité fiscale : L’enjeu digital
A l’heure où les Etats sont confrontés à une maîtrise accrue des règles du commerce international, la lutte contre la fraude et le renforcement de la transparence constituent un élément central des politiques économiques. Dans ce contexte, la digitalisation des systèmes de traçabilité des marchandises devient l’outil privilégié pour la sécurisation des recettes fiscales. Un tournant historique…

Par Francis Laloupo*
Lutter contre la contrebande, protéger les consommateurs contre les dangers de la contrefaçon, sécuriser les recettes fiscales, tout en garantissant la transparence dans l’attribution des marchés publics… Pour satisfaire à ces résolutions, le Sénégal s’est récemment engagé dans une nouvelle étape dans le processus de transformation structurelle de son économie. Un décret (n°2025-1755), signé par le Président Bassirou Diomaye Faye, institue un système de marquage fiscal obligatoire sur certaines catégories de marchandises. Un choix audacieux qui s’inscrit dans la « Stratégie Sénégal Numérique 2025 », plaçant les solutions digitales au cœur de la modernisation économique. Objectif annoncé : lutter contre la contrebande, sécuriser les recettes fiscales et protéger les consommateurs grâce à des technologies fiables comme le Coding & Tracking (C&T) digital, basé sur des codes QR et alphanumériques.
Cette disposition marque une rupture avec une époque, celle des solutions papier avec l’usage de timbres fiscaux et autres vignettes. Avec le C&T digital permettant une traçabilité complète – de la fabrication jusqu’au premier acheteur –, le Sénégal se place en conformité avec ses engagements internationaux, notamment la Convention-Cadre de l’OMS pour la Lutte Antitabac et son Protocole. Ces standards exigent l’interopérabilité et l’agrégation des données, toutes choses impossibles avec des solutions papier de naguère. Le Sénégal, où le commerce illicite du tabac représente 14 milliards FCFA par an, a donc choisi la voie digitale pour sécuriser ses recettes et protéger ses consommateurs. Une stratégie saluée par les experts et qui pourrait inspirer d’autres pays africains confrontés aux mêmes défis.
Lobbying féroce et prix exorbitants
Toutefois, la position de pionnier du Sénégal en la matière remet drastiquement en cause les intérêts et avantages acquis de longue par les fournisseurs et filières traditionnels. Ainsi, pour la mise en place du C&T digital, le pays doit compter avec des facteurs d’empêchement, notamment les pressions exercées par un acteur identifié, et à tout le moins controversé : la société suisse SICPA, spécialisée dans les encres sécurisées. Cette dernière, connue pour ses solutions papier coûteuses et obsolètes, tenterait d’imposer son modèle au Sénégal. Usant de méthodes peu scrupuleuses, mêlant lobbying féroce et prix exorbitants, cette entreprise est, depuis une dizaine d’années, sous le coup d’une procédure pénale initiée par le ministère public de la Confédération suisse pour des soupçons de pratiques illégales, dans une quinzaine de pays. Condamnée en avril 2023 par la justice suisse, SICPA a été sanctionnée à verser 81 millions de francs suisses pour des faits de corruption liés à des marchés au Brésil, en Colombie et au Venezuela. La société a alors reconnu qu’« elle n’avait pas pris toutes les mesures d’organisation raisonnables et nécessaires pour empêcher le versement de paiements corruptifs à des agents publics étrangers ».
En août 2023, la Tanzanie a annulé un contrat avec SICPA. Ayant remporté un appel d’offres pour fournir sa solution de marquage du fuel en Tanzanie, elle avait omis de signaler dans son dossier sa récente condamnation par la justice suisse. Autre exemple des déboires judiciaires de SICPA : en juin 2024, le Bureau kényan des normes a dû l’écarter d’un appel d’offres portant sur l’impression de vignettes de conformité, pour « manquements dans la prévention de la corruption ». Le 27 novembre 2025, le juge kényan Bahati Mwamuye a déclaré que « le processus d’appel d’offres attribué à la société suisse SICPA Security Solutions SA était fondamentalement défaillant, opaque, irrationnel et viole les principes constitutionnels de transparence et d’équité exigés dans les marchés publics ». Et de préciser que « la manière dont cet appel a été géré ne répond pas aux normes constitutionnelles et ne peut être respectée… »
L’agenda de la bonne gouvernance
En Côte d’Ivoire, l’alerte fut donnée dès l’année 2022 sur les singulières pratiques de la société SICPA. Afin de lutter plus efficacement contre la contrebande de produits tels que le tabac et les dérivés – occasionnant des pertes de plusieurs milliards de FCFA -, le pays avait choisi de se doter de technologies digitales de marquage, de traçabilité et d’interopérabilité des produits à ses frontières. Au moment de l’appel à des opérateurs étrangers, la presse avait très vite mis en garde les autorités ivoiriennes contre les méthodes de pénétration des marchés de SICPA et ses « solutions coûteuses d’un autre âge ». ConnectionInvoirienne.net dénonçait notamment « une flopée de lobbyistes pour faire fléchir les autorités ivoiriennes », en indiquant que « si plusieurs opérateurs du domaine frappent déjà à la porte de la Côte d’Ivoire, il en est un dont l’évocation du nom fait déjà grincer des dents : l’entreprise suisse SICPA, spécialiste en solution d’authentification ». Et de recommander que « la viabilité et l’efficacité des solutions de traçabilité et de suivi doivent être des critères importants à prendre en compte par l’Etat ivoirien, dans le choix du prestataire, en privilégiant l’opérateur le plus efficace, ayant déjà fait ses preuves, et surtout, irréprochable à l’aune de critères de moralité et de transparence ».
La liste des tribulations de la société suisse illustre la portée de l’enjeu du tournant digital dans la gestion, par les puissances publiques, des espaces économiques en Afrique, comme ailleurs, au-delà du continent. A une époque où la donne concurrentielle atteint une âpreté inédite, la digitalisation assure aux Etats une maîtrise optimale de la gestion et du contrôle des flux commerciaux, ainsi que des chaînes d’approvisionnement, tout en favorisant une maximisation des revenus qui en résulte. Si la solution digitale pour la traçabilité des produits de consommation se révèle comme un instrument particulièrement pertinent dans la lutte contre la corruption, elle s’inscrit pleinement dans l’agenda vertueux de la transparence et de la bonne gouvernance.
* Francis Laloupo* est journaliste, enseignant en géopolitique, chercheur associé à l’IRIS.



