Rwanda : la jeunesse réinvente l’agriculture de demain
Au Rwanda, une nouvelle génération de jeunes agripreneurs transforme l’agriculture en moteur d’innovation, de résilience et d’opportunités. En alliant technologie, durabilité et entrepreneuriat, ils réinventent les systèmes agricoles pour faire face au changement climatique et garantir la sécurité alimentaire du pays.
Reportage video, Bertrand Munyazikwiye
Au pied des hauts plateaux volcaniques de Musanze, une révolution silencieuse est en train de germer. À travers tout le Rwanda, une nouvelle génération d’agriculteurs-entrepreneurs mise sur l’innovation, les données et les technologies vertes pour réinventer l’agriculture. Leur ambition est claire : rendre le secteur plus productif, plus durable et plus résilient face au climat.
L’agriculture emploie environ 43 % de la population active et contribue à près de 25 % du PIB national. Elle se situe donc au cœur de l’économie rwandaise, mais aussi en première ligne face au changement climatique. Hausse des températures, pluies irrégulières et dégradation des sols menacent les récoltes et les moyens de subsistance. Face à ces défis, les jeunes innovateurs démontrent que l’agriculture intelligente face au climat n’est pas une théorie, mais bien l’avenir de la sécurité alimentaire et de la transformation rurale du Rwanda.
Des champs traditionnels aux fermes intelligentes
Dans le district de Musanze, Shimo Yvette Umurerwa, fondatrice et directrice générale de Farmiza Limited, a fait de l’agriculture durable le combat de sa vie. Son entreprise cultive des pommes de terre, du brocoli et des betteraves, tout en promouvant des pratiques biologiques et respectueuses de l’environnement.
« En tant que jeunes, nous sommes les moteurs du changement », affirme-t-elle avec conviction. « La technologie transforme l’agriculture, et la plupart de ces innovations viennent de la jeunesse. »
Farmiza utilise des outils d’irrigation de précision capables de mesurer exactement la quantité d’eau nécessaire à chaque plante, une avancée majeure par rapport aux méthodes traditionnelles. La start-up encourage également l’usage d’engrais et de pesticides biologiques, tout en formant les agriculteurs locaux à des techniques écologiques qui restaurent la fertilité des sols et réduisent la pollution chimique.
Pour Shimo Yvette, le changement doit commencer à la base. « J’apprends aux agriculteurs voisins à fabriquer et utiliser du compost organique », explique-t-elle. « Nous encourageons aussi l’irrigation solaire, la plantation d’arbres indigènes et les cultures en terrasses pour lutter contre l’érosion. Ce sont de petits gestes, mais ils protègent l’environnement et garantissent une productivité durable. »
Son message aux jeunes qui rêvent de se lancer est clair : « Commencez petit. Utilisez ce que vous avez. Il ne faut pas beaucoup de capital pour débuter, seulement une vision, de la constance et de la passion. »

À plusieurs centaines de kilomètres de là, un autre jeune leader transforme les problèmes agricoles en opportunités économiques. Munyemana Jean Pierre, directeur général de Egera Umuhinzi Initiative, combine entrepreneuriat, engagement communautaire et influence numérique pour soutenir les petits exploitants.
Après avoir travaillé comme agronome dans le district de Rutsiro, il a été confronté aux difficultés quotidiennes des agriculteurs : manque de semences de qualité, accès limité aux marchés et faible accompagnement technique. « Je me suis demandé comment je pouvais aider en tant que jeune agronome », se souvient-il. « C’est ainsi qu’est née l’initiative Egera Umuhinzi : recueillir les problèmes des agriculteurs et les transformer en solutions durables et rentables. »
Aujourd’hui, son initiative a permis de créer trois entreprises dirigées par des jeunes, spécialisées dans la culture de champignons, l’élevage porcin et la multiplication fruitière. Elles emploient plus de 200 personnes, permanentes ou temporaires.
« Nous ne créons pas seulement des emplois », explique Jean Pierre. « Nous aidons des familles. Grâce à ce travail, les parents peuvent scolariser leurs enfants, subvenir aux besoins du foyer et améliorer leur qualité de vie. »
L’activité de production de champignons d’Egera Umuhinzi atteint à elle seule 200 kilogrammes par mois. Elle s’étend désormais à la fabrication de chips de champignons et de semences pour d’autres producteurs. Ce qui a commencé avec un capital de 100 000 francs rwandais est devenu une entreprise à plusieurs sources de revenus générant des centaines de milliers de francs chaque mois.

Changer les mentalités et inspirer la relève
Au-delà de l’entrepreneuriat, Jean Pierre s’emploie à transformer l’image de l’agriculture auprès des jeunes Rwandais. Connu en ligne sous le nom d’« agronomme », il partage sur les réseaux sociaux des conseils agricoles, des réussites et des opportunités concrètes.
Son appel est simple, mais pressant : « Nous devons arrêter d’être passifs. Les opportunités existent partout, mais elles disparaissent parce que les jeunes passent trop de temps à faire défiler les écrans au lieu de postuler. Il faut les saisir. »
Semer les graines de la résilience climatique
Farmiza et l’initiative Egera Umuhinzi partagent une même vision : rendre l’agriculture plus intelligente, plus propre et plus inclusive. Leurs actions s’inscrivent pleinement dans la stratégie nationale du Rwanda en faveur de l’agriculture intelligente face au climat, qui combine innovation, technologie et durabilité.
Elles illustrent aussi le rôle central de la jeunesse et de l’initiative privée dans le renforcement de la résilience climatique du pays. Comme le souligne Shimo Yvette : « Nous, les jeunes, avons l’énergie et les idées pour lutter contre la faim, assurer la sécurité alimentaire et protéger nos systèmes alimentaires pour l’avenir. »

Des centres d’excellence en formation agricole
Si les jeunes innovateurs agissent depuis le terrain, l’État renforce l’écosystème par le haut. Pour accompagner ces initiatives privées, le Rwanda TVET Board, avec un soutien de 30 millions d’euros (47 milliards de francs rwandais) du Luxembourg, met en place des centres d’excellence en formation agricole, dont un dans le secteur de Busogo, à Musanze.
Ces centres formeront les jeunes et les agriculteurs aux techniques agricoles modernes et à l’agrotransformation, en reliant directement la formation à la production. Cette initiative s’inscrit dans un plan national visant la création de 30 centres TVET d’excellence, afin d’accroître la productivité, créer des emplois et développer des chaînes de valeur agricoles durables.
À mesure que le Rwanda avance vers un avenir plus vert et plus numérique, ces jeunes pionniers incarnent une nouvelle génération qui redéfinit le sens même de l’agriculture. Ils voient des opportunités dans la terre, de l’innovation dans le soleil et de la prospérité dans la durabilité.
Leur engagement prouve que l’agriculture intelligente face au climat est bien plus qu’une politique publique : c’est un mouvement porté par la créativité, la technologie et le courage. Et à mesure que leurs cultures grandissent, c’est aussi une vision du Rwanda de demain qui s’épanouit, un pays où la jeunesse ne se contente pas de cultiver la terre, mais cultive l’avenir.


