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Leadership féminin : elles redessinent les règles du pouvoir

Elles dirigent des entreprises, siègent dans les conseils d’administration, réforment les institutions et mobilisent la société civile. Sur un continent devenu champion mondial de l’entrepreneuriat féminin, les Africaines transforment en profondeur les économies et les imaginaires. Malgré les freins structurels, elles imposent un nouveau modèle de leadership, plus inclusif, plus ancré localement, et résolument tourné vers l’impact.

Par Dounia Ben Mohamed, CEO ANA

L’Afrique détient un record mondial souvent méconnu : elle affiche le taux le plus élevé de femmes entrepreneures au monde. Selon le Global Entrepreneurship Monitor (GEM) 2022/2023 Women’s Entrepreneurship Report, l’Afrique subsaharienne enregistre les niveaux les plus élevés d’activité entrepreneuriale féminine, avec plusieurs pays où plus d’une femme adulte sur quatre est engagée dans une activité entrepreneuriale naissante ou établie. Cette dynamique place le continent loin devant l’Europe ou l’Amérique du Nord.

Investir dans les femmes, c’est investir dans les communautés et dans la croissance durable

Ce leadership quantitatif ne doit rien au hasard. Il est le fruit d’une nécessité économique mais aussi d’une transformation sociale profonde. Dans de nombreux pays, les femmes représentent une part majeure du secteur informel, pilier des économies locales. Selon la Banque mondiale, elles constituent près de 58 % de la main-d’œuvre du secteur informel en Afrique subsaharienne. Mais la tendance évolue : de plus en plus d’entreprises féminines migrent vers des structures formelles, structurées et exportatrices.

L’écart n’est pas entrepreneurial, il est structurel

Pourtant, le paradoxe demeure puissant. Si les Africaines créent massivement, elles accèdent difficilement aux ressources stratégiques. La Banque mondiale estime que les entreprises détenues par des femmes en Afrique font face à un déficit de financement de plusieurs dizaines de milliards de dollars. Dans le secteur technologique, les données de Partech Africa montrent que les start-up fondées exclusivement par des femmes ne captent qu’une fraction des financements en capital-risque sur le continent. L’écart n’est donc pas entrepreneurial, il est structurel.

Comme le rappelait Ngozi Okonjo-Iweala, directrice générale de l’Organisation mondiale du commerce : « Investir dans les femmes, c’est investir dans les communautés et dans la croissance durable. » Cette affirmation résonne particulièrement en Afrique, où les revenus générés par les femmes sont majoritairement réinjectés dans l’éducation, la santé et l’alimentation des ménages.

Combler les écarts de genre en Afrique pourrait ajouter des centaines de milliards de dollars au PIB continental d’ici 2025, preuve que l’enjeu dépasse largement la question de l’égalité

Au-delà de l’économie, la transformation est également politique et sociétale. Le Rwanda demeure un symbole fort avec plus de 50 % de femmes au Parlement, selon les données officielles de l’Union interparlementaire. En Afrique du Sud, au Nigeria, au Ghana ou au Kenya, des femmes dirigent des institutions financières, des entreprises technologiques, des groupes industriels et des ONG d’envergure continentale.

Mais les plafonds de verre persistent. Accès inégal au foncier, contraintes culturelles, charge domestique disproportionnée, faible représentation dans les conseils d’administration : les obstacles restent réels. McKinsey estime que combler les écarts de genre en Afrique pourrait ajouter des centaines de milliards de dollars au PIB continental d’ici 2025, preuve que l’enjeu dépasse largement la question de l’égalité.

Elles ne se contentent plus d’intégrer les systèmes existants ; elles les redessinent

Ce qui change aujourd’hui, c’est la nature du leadership féminin. Les nouvelles générations d’entrepreneures africaines investissent les secteurs stratégiques : fintech, énergies renouvelables, agro-transformation, industries créatives, intelligence artificielle. Elles ne se contentent plus d’intégrer les systèmes existants ; elles les redessinent.

« Nous ne demandons plus une place à la table, nous construisons la table », déclarait récemment une entrepreneure kényane lors d’un forum économique panafricain. Cette phrase résume l’état d’esprit d’un continent en mutation.

ANAMag consacre ce numéro spécial à ces femmes qui prennent les commandes. Dirigeantes publiques, cheffes d’entreprise, militantes, investisseuses, innovatrices : elles incarnent une Afrique en mouvement, audacieuse et stratège. Elles affrontent les résistances, contournent les blocages et bâtissent des ponts entre performance économique et impact social.

L’Afrique change. Et au cœur de cette transformation, ce sont les femmes qui impulsent le rythme.

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