L’Afrique sera-t-elle actrice ou spectatrice de la révolution de l’intelligence artificielle ?
Dans cette tribune, Dr Alfred Bewindin SAWADOGO analyse le retard de l’Afrique face à la révolution de l’intelligence artificielle et propose des pistes concrètes pour que le continent devienne un acteur à part entière de cette transformation technologique mondiale. Par Dr Alfred Bewindin Sawadogo*
L’intelligence artificielle (IA) constitue aujourd’hui l’un des moteurs les plus puissants de transformation économique, technologique et sociale. Son développement rapide redéfinit les modèles de production, les marchés du travail et les rapports de puissance entre les États. Toutefois, cette révolution technologique se déploie de manière profondément inégale à l’échelle mondiale. Tandis que les États-Unis, la Chine et l’Europe investissent massivement dans les infrastructures, la recherche et les applications de l’IA, le continent africain accuse encore un retard significatif dans plusieurs dimensions essentielles, notamment les infrastructures numériques, les infrastructures énergétiques, la production scientifique et la formation de capital humain qualifié. Cet article examine d’abord brièvement les dynamiques mondiales de l’intelligence artificielle, avant d’analyser la situation de l’IA en Afrique qui est, à l’heure actuelle, la région du monde la moins bien préparée à la révolution de l’IA. Il propose enfin plusieurs pistes susceptibles de favoriser l’émergence d’un écosystème africain de l’IA capable de transformer le continent en acteur à part entière de la révolution technologique en cours.
Les réalités et dynamiques mondiales de l’intelligence artificielle
L’intelligence artificielle peut être définie comme un ensemble de techniques informatiques permettant à des machines d’imiter certaines capacités cognitives humaines telles que l’apprentissage, la reconnaissance de motifs, la classification de données, la prédiction ou encore la génération de contenus, etc. Contrairement à la génération d’IA qui a émergé en 1956, les IA modernes reposent principalement sur des algorithmes d’apprentissage automatique et sur l’exploitation de volumes massifs de données destinées à entraîner les modèles. À bien des égards, l’IA peut être assimilée à une forme de « cerveau artificiel » capable de traiter l’information à une vitesse et à une échelle bien supérieures à celles du cerveau humain. Par exemple, alors qu’un individu ne peut lire qu’entre 150 et 200 mots par minute, un système d’intelligence artificielle peut traiter un million de mots sur la même période.
L’intelligence artificielle s’est progressivement imposée dans de nombreux aspects de la vie quotidienne. Elle est aujourd’hui utilisée dans les moteurs de recommandation des plateformes numériques, dans les assistants vocaux, dans les chatbots (agents conversationnels), dans la reconnaissance faciale ou encore dans les systèmes de traduction automatique, etc. Selon une étude du Microsoft AI Economy Institute, environ 16,3% de la population mondiale aurait utilisé au moins un outil d’IA générative en 2025, ce qui représente environ une personne sur six à l’échelle planétaire. Par ailleurs, plus de 800 millions de personnes utiliseraient chaque semaine le service ChatGPT, ce qui illustre l’ampleur de la diffusion de l’IA.
L’adoption de l’IA par les entreprises connaît également une croissance rapide. Dans les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques, la proportion d’entreprises déclarant utiliser l’intelligence artificielle est passée de 8,7% en 2023 à 14,2% en 2024, puis à plus de 20% en 2025. Cette progression témoigne de l’intégration croissante de l’IA dans les processus de production, la logistique, le marketing, la recherche et développement ou encore la gestion des ressources humaines. L’engouement que suscite l’IA tient principalement à trois facteurs ou promesses : l’IA permettrait de gagner du temps dans la réalisation des différentes tâches cognitives ; elle favoriserait l’élaboration de nouvelles idées ; par sa capacité phénoménale à analyser les grandes masses de données, l’IA sert d’outil d’aide à la prise de décision.
Par ailleurs, l’intelligence artificielle est désormais considérée comme un levier majeur de croissance économique. Selon une étude de PwC, l’adoption généralisée de l’IA pourrait accroître le produit intérieur brut mondial d’environ 15% d’ici 2035. Parallèlement, le marché mondial de l’intelligence artificielle connaît une expansion rapide. Les estimations de Statista indiquent qu’il était d’environ 244 milliards de dollars en 2025 et pourrait dépasser 800 milliards de dollars à l’horizon 2028. Ces perspectives expliquent l’intensité des investissements réalisés par les grandes entreprises technologiques. Les géants de la tech mondiale, notamment Amazon, Alphabet, Microsoft et Meta, prévoient d’investir 665 milliards de dollars dans les infrastructures et les technologies liées à l’IA en 2026.
L’IA est également devenue un enjeu stratégique majeur dans les relations internationales. Plusieurs grandes puissances ont adopté des stratégies nationales ambitieuses visant à renforcer leur leadership technologique dans ce domaine. Dans le même temps, des organisations internationales cherchent à encadrer le développement de ces technologies afin d’en limiter les risques éthiques et sociétaux. Les principes adoptés par l’OCDE ou encore la recommandation de l’UNESCO sur l’éthique de l’intelligence artificielle illustrent ces efforts visant à promouvoir une IA responsable, transparente et respectueuse des droits fondamentaux. Enfin, l’intelligence artificielle suscite des interrogations importantes quant à son impact sur le marché du travail. Le Fonds monétaire international estime qu’environ 40% des emplois dans le monde pourraient être affectés par l’automatisation et l’augmentation des tâches par l’IA, avec des effets potentiellement plus marqués dans les économies avancées.
Les dynamiques de l’intelligence artificielle en Afrique
Si l’intelligence artificielle se diffuse rapidement dans de nombreuses régions du monde, la situation du continent africain apparaît nettement plus contrastée. Dans l’ensemble, l’Afrique demeure aujourd’hui la région la moins préparée à la révolution de l’IA. L’indice de préparation à l’IA publié par le FMI place l’Amérique du Nord en tête (0,74) ; ensuite viennent l’Europe (0,63), l’Asie et le Pacifique (0,52) et l’Afrique traîne au dernier rang (0,34). Plusieurs facteurs structurels expliquent la faible préparation de l’Afrique à l’IA, notamment les insuffisances en matière d’infrastructures numériques, les contraintes énergétiques, la faible production scientifique et le déficit de compétences spécialisées.
L’un des premiers obstacles concerne la disponibilité des infrastructures technologiques nécessaires au développement de l’intelligence artificielle. Les systèmes d’IA nécessitent en effet une puissance de calcul importante, généralement fournie par des centres de données et des infrastructures de cloud computing. Or, le continent africain ne représente qu’environ 1% de la capacité mondiale des centres de données. Cette situation crée une forte dépendance vis-à-vis des infrastructures numériques situées en dehors du continent, ce qui peut augmenter les coûts opérationnels et soulever des enjeux de souveraineté des données.
La connectivité numérique constitue un autre défi majeur. L’accès à internet reste encore limité dans de nombreuses régions du continent. Selon les données de l’Union internationale de Télécommunications, environ un Africain sur trois seulement dispose d’un accès à Internet. De plus, moins de 8% des ménages possèdent un ordinateur à domicile, d’après les chiffres de l’Union africaine. Ces limitations réduisent considérablement les possibilités de diffusion et d’appropriation des technologies numériques avancées.
Les contraintes énergétiques représentent également un frein important au développement de l’écosystème africain de l’IA. On estime qu’environ 600 millions de personnes sur le continent n’ont toujours pas accès à l’électricité. Aussi, les zones couvertes par la distribution d’électricité connaissent des délestages intempestifs. Dans ces conditions, la mise en place d’infrastructures informatiques sophistiquées demeure particulièrement difficile, particulièrement dans les zones rurales.
Le déficit de capital humain constitue enfin un facteur déterminant. L’Afrique souffre d’un manque significatif d’ingénieurs et de spécialistes des technologies avancées. Le continent a un déficit de 4,3 millions d’ingénieurs selon la Fondation pour le renforcement des capacités en Afrique. Résultat : la production scientifique africaine dans le domaine de l’intelligence artificielle reste très faible. L’Afrique subsaharienne ne représente ainsi qu’environ 0,77 % des publications scientifiques mondiales consacrées à l’IA.
Malgré ces difficultés, certains signaux positifs peuvent être observés. Plusieurs pays africains ont commencé à élaborer des stratégies nationales visant à structurer le développement de l’intelligence artificielle. L’Union africaine a également publié en juillet 2024 une stratégie continentale sur l’IA. En novembre 2025, a été mis en place le Conseil Africain de l’IA, un organe consultatif dont le mandat est de « formuler des recommandations stratégiques et opérationnelles pour guider l’Afrique vers un avenir où l’intelligence artificielle est accessible à tous, utilisée de manière responsable et véritablement bénéfique pour les populations africaines ». En outre, des dizaines de pays africains possèdent déjà des stratégies nationales IA et/ou des politiques de réglementation de l’IA.
D’un point de vue de l’écosystème IA global sur le continent, on observe que certains États apparaissent relativement mieux préparés que d’autres à la révolution de l’IA. Selon les analyses du Fonds monétaire international, les Seychelles, l’Île Maurice, l’Afrique du Sud, la Tunisie, le Kenya, le Rwanda ou encore le Maroc figurent parmi les pays africains les plus avancés en matière de préparation à l’intelligence artificielle.
Vers le développement de l’écosystème africain de l’IA
Face aux transformations profondes induites par l’intelligence artificielle, l’Afrique se trouve aujourd’hui à un moment charnière de son développement technologique. Pour éviter d’être relégué au rang de simple consommateur de technologies conçues ailleurs, le continent doit mettre en œuvre une stratégie ambitieuse visant à renforcer son écosystème d’innovation.
La première priorité concerne le développement des infrastructures numériques. L’essor de l’IA nécessite des investissements massifs dans les centres de données, les capacités de calcul et les réseaux de connectivité à haut débit. L’amélioration de l’accès à l’électricité constitue également un enjeu fondamental.
La formation du capital humain représente un second levier essentiel. Les universités africaines doivent renforcer leurs programmes dans les domaines des sciences, de la technologie, de l’ingénierie et des mathématiques. Le développement de programmes spécialisés en IA, ainsi que la multiplication des partenariats entre institutions académiques africaines et centres de recherche internationaux, pourrait contribuer à réduire le déficit de compétences.
Comme le souligne le Global center for AI governance, il faudrait aussi harmoniser les politiques régionales de données. Aligner les lois nationales sur les cadres continentaux (comme le cadre de politique des données de l’UA) favoriserait les flux de données transfrontaliers sécurisés.
Par ailleurs, la mobilisation de financements innovants apparaît indispensable pour soutenir l’innovation technologique. Le développement du capital-risque, la participation de la diaspora africaine et les partenariats public-privé pourraient contribuer à combler le déficit d’investissement dans les technologies émergentes. Puisque les ressources de chaque pays africain pris isolément sont limitées, la mutualisation devient un impératif : utilisons les communautés économiques régionales pour mettre en commun les compétences et les infrastructures coûteuses, comme les supercalculateurs. Du reste, sur un plan diplomatique, le continent doit activement soutenir et même piloter le plaidoyer en vue de la création du Fonds mondial pour l’IA, une proposition faite par un panel d’experts internationaux dans le but de réduire la fracture en IA entre les pays développés et les pays en développement.
Enfin, je suis convaincu que pour tirer le meilleur parti de l’IA, l’Afrique doit clairement définir au préalable les secteurs économiques prioritaires ou stratégiques autour desquels elle veut articuler le développement de l’IA : agriculture, santé, éducation et énergie et transports, par exemple. Le ciblage est généralement un gage d’efficience. Tel est, à mon avis, le prix à payer pour passer du statut de spectateur à celui d’acteur de la révolution de l’IA !
*Dr Alfred Bewindin Sawadogo est chercheur en gouvernance et éthique de l’intelligence artificielle, auteur et conférencier engagé sur les enjeux de souveraineté numérique en Afrique.
Président du conseil d’administration de l’ONG Afrique & Savoirs, il intervient sur les politiques publiques liées à l’IA et au développement technologique du continent.



