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L’Afrique réécrit son récit à l’ère numérique

Dans cette tribune, Kwame Senou, Executive Director chez THOP et l’un des plus influents conseillers en communication stratégique sur le continent, analyse comment l’Afrique reprend le contrôle de son récit à l’ère numérique. À travers l’innovation technologique, l’essor de l’économie des créateurs et la montée d’une jeunesse hyperconnectée, il montre comment le continent renverse les stéréotypes hérités et affirme sa propre vision face au monde.

Par Kwame Senou

Pendant des décennies, l’image de l’Afrique a été façonnée par des récits conçus ailleurs. Guerre, famine, maladies : tels étaient les thèmes dominants à l’écran en Occident. Aujourd’hui, cependant, une révolution silencieuse transforme cette perception. Avec 415 millions d’utilisateurs de l’internet mobile sur le continent, selon un rapport récent de la GSMA, les Africains équipés de smartphones, connectés et dotés d’une créativité sans limites reprennent le contrôle de leur propre histoire. Raconté de l’intérieur, ce récit révèle un continent d’innovation, d’entrepreneuriat et de dynamisme, qui pousse le monde à revoir ses préjugés.

Reprendre le récit

La révolution numérique africaine dépasse la simple adoption technologique. Elle représente avant tout une démocratisation de la voix. Là où les médias traditionnels imposaient leurs cadres d’interprétation, les réseaux sociaux, blogs et plateformes de streaming permettent désormais aux créateurs africains d’exprimer leurs propres réalités. Nollywood, l’industrie cinématographique nigériane, produit plus de 2 500 films par an, rivalisant avec Bollywood en volume. Des créateurs comme Wode Maya, YouTuber ghanéen avec près de deux millions d’abonnés, traversent le continent pour en montrer la beauté et la vitalité. Selly Raby Kane, au Sénégal, projette sa vision futuriste de la mode africaine sur Instagram. Burna Boy remporte un Grammy et cumule des milliards de streams sur Spotify. Cette multiplicité de voix brise le concept monolithique d’une Afrique uniforme, révélant cinquante-quatre pays aux cultures distinctes, aux dynamiques uniques et aux réalisations sous-reconnues.

L’innovation comme nouveau visage

L’Afrique transforme son image grâce à une innovation spectaculaire. Le continent accueille désormais plus de mille hubs technologiques. Silicon Savannah à Nairobi, Yabacon Valley à Lagos et Kigali Innovation City au Rwanda sont devenus des noms familiers dans l’écosystème technologique mondial. Ces innovations ne sont pas de simples reproductions de modèles occidentaux : elles répondent à des défis spécifiquement africains avec une ingéniosité remarquable.

Ces innovations positionnent l’Afrique non pas comme un simple récepteur de technologies, mais comme un laboratoire d’idées révolutionnaires

La banque mobile, pionnière avec M-Pesa lancée au Kenya en 2007, a révolutionné l’inclusion financière pour plus de 50 millions d’utilisateurs bien avant que l’Europe n’adopte la fintech. Zipline déploie des drones au Rwanda et au Ghana pour livrer du sang et des vaccins dans des zones isolées, avec plus de 100 000 livraisons vitales réalisées. Flutterwave et Paystack, chacune valorisée à plus d’un milliard de dollars, facilitent les paiements numériques sur tout le continent. Ces innovations positionnent l’Afrique non pas comme un simple récepteur de technologies, mais comme un laboratoire d’idées révolutionnaires. Cette créativité attire désormais des investissements significatifs. Les startups africaines ont levé plus de 5 milliards de dollars rien qu’en 2021-2022.

La jeunesse : architecte d’un nouveau soft power

La transformation de l’image de l’Afrique se reflète particulièrement dans sa jeunesse hyperconnectée. Avec un âge médian de dix-neuf ans, l’Afrique possède la population la plus jeune du monde. Loin des stéréotypes de passivité, cette génération construit activement une culture numérique puissante.

Des influenceurs africains comme Khaby Lame (Sénégalais-Italien, plus de 160 millions d’abonnés sur TikTok) figurent parmi les créateurs les plus suivis au monde. Des gamers sud-africains comme Thabo “Yvng Savage” Moloi participent à des tournois e-sport internationaux. Ushahidi, plateforme créée au Kenya pour cartographier la violence post-électorale, est désormais déployée mondialement pour la gestion de crises. 

Cette visibilité génère un soft power culturel inédit : la mode africaine inspire Beyoncé et Rihanna, le morceau Water de Tyla domine les charts mondiaux avec ses sonorités amapiano, et des films comme Black Panther s’inspirent de l’afrofuturisme développé par des créateurs africains. Ce soft power numérique transforme fondamentalement la perception du continent.

Les défis comme catalyseurs de résilience

Paradoxalement, les infrastructures limitées qui auraient pu handicaper l’Afrique sont devenues un moteur d’innovation. Face à une connectivité intermittente, les développeurs africains optimisent leurs applications pour fonctionner avec une bande passante minimale. Confrontés au coût élevé des données, ils conçoivent des solutions légères et efficaces. Cette capacité d’adaptation, cette résilience créative, est devenue une marque de l’excellence africaine dans le domaine numérique.

Les entrepreneurs numériques africains démontrent que la création est possible sans ressources abondantes. William Kamkwamba, au Malawi, a construit une éolienne à partir de matériaux de récupération à quatorze ans — son histoire inspire désormais des millions de personnes. Bethlehem Tilahun Alemu a développé soleRebels en Éthiopie, vendant ses chaussures dans le monde entier via le e-commerce. Cette ingéniosité, cette capacité à accomplir beaucoup avec peu, impressionne et inspire bien au-delà des frontières africaines.

Le récit dominant est en train de changer progressivement :  Aujourd’hui,on parle d’un continent qui, loin de subir la transformation numérique, la façonne activement et l’utilise pour réécrire son destin

L’Afrique fait certes encore face à d’immenses défis : fracture numérique, accès inégal à l’électricité, infrastructures insuffisantes et parfois régulations inadéquates. Pourtant, le récit dominant est en train de changer progressivement. Aujourd’hui, lorsque l’on parle de l’Afrique et du numérique, la conversation se concentre sur les opportunités, le potentiel et l’innovation. On parle d’un continent qui, loin de subir la transformation numérique, la façonne activement et l’utilise pour réécrire son destin.

*Kwame Senou est Executive Director chez THOP, l’un des principaux conseillers en communication stratégique sur le continent.

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