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Interview “Africa first… but not alone”

Pour Denis O. Mezui, Secrétaire Exécutif du Think Tank Build Africa Network, les relations américano-africaines sont amenées à s’intensifier, l’Afrique doit rompre avec une attitude par trop naïve dans le passé pour penser unité, selon un seul credo : “Africa first, but not alone”.

Propos recueillis par DBM

Selon vous, comment les relations USA-Afrique doivent évoluer sous le mandat de Donald Trump ?

Les échanges US-Afrique, qui ne représentent que 0,94% de ses échanges avec le reste du monde, contre 3,9% entre l’Europe et l’Afrique, pourraient sous Trump s’intensifier et s’accélérer, notamment, avec Paul Kagamé, brouillé avec la France, à la tête de l’Union Africaine. Et pour cause, bien que l’homme de Kigali soit plus réservé, il semble partager avec son homologue américain le franc-parler, le pragmatisme, le besoin de voir des résultats, le sens des priorités, laissant ainsi augurer une redynamisation des échanges. D’ailleurs, l’”America First does not mean America alone. », repris par Trump à Davos, ouvre cette perspective ainsi que le forum commercial Afrique-US de Lomé en août 2017, où la partie américaine rassure: l’administration Trump ne remettra pas en cause le dispositif de l’accord commercial dans le cadre de l’Agoa.

A la condition d’un changement d’approche radical : “Africa First” ?

Si l’Afrique reste naïve, elle pourrait encore se tromper, cette fois-ci! Qu’elle ne s’imagine pas que le “global shift” en cours se fera tout naturellement en sa faveur, sans efforts. Sa priorité au niveau régionale doit être la construction d’une Union Africaine plus forte et crédible, et son credo devrait être:“ “Africa first, but not alone”. L’influence politique et l’importance économique de l’Afrique n’ont pas beaucoup évolué; elle a du mal à se faire entendre parce qu’elle ne parle pas encore tout à fait d’une même voix; elle n’a pas encore su comment tirer son épingle du jeu dans l’échiquier économique mondial; avec ses partenaires historiques de l’Occident, notamment l’Europe et les USA, et maintenant avec ceux venus d’Asie. Sur le plan politique l’Union Africaine n’est pas encore cette institution forte tant rêvée pour unir le continent et faire porter sa voix. Et sur le plan économique, le continent pèse toujours moins de 3% du commerce mondial avec 17% de la population globale, alors qu’au début des années 60, il participait à hauteur de 14% des échanges et sa démographie représentait à peine 9% de la population mondiale.

Ceci dit, les Américains ne peuvent passer à côté de la ruée africaine, le continent de la dernière croissance…

Bien qu’en Occident la vision internationale du monde s’adapte aux grands changements mondiaux, celle qu’il a de l’Afrique, de ses relations avec elle, semble ne pas avoir beaucoup changé, et ce, depuis la première fois que les colons ont foulé les côtes africaines à la recherche de matières premières et de mains d’œuvre gratuites. En revanche ce qui a changé, depuis cette époque, c’est la façon dont cette vision est exécutée à travers le continent par ceux qui se succèdent au pouvoir en France et aux USA, et c’est la manière dont l’Afrique est maintenant décrite: elle est passée du continent sans espoirs à terre d’opportunités illimitées! Mais cette description elle-même est toujours sous-tendue par l’idée selon laquelle l’Afrique est soit un “patrimoine universel” et un no man’s land où l’Occident peut venir y puiser ce qu’il veut, quand il veut; soit celle qui consiste à penser que l’Afrique appartient à l’Occident, parce qu’il l’a découverte et introduite à la “civilisation”.  L’enjeu majeur, si on n’y prend garde, c’est que l’histoire de la colonisation ou de la néocolonisation se répète et se poursuive, parce que le continent est devenu une terre à reconquérir. La reconquête se fait sous un nouveau visage: le néocolonialisme; il passe par des alliances tactiques ou stratégiques qui divisent et rendent difficile l’agenda d’une Union Africaine forte et d’une Afrique prospère et véritablement indépendante. On voudrait dire avec Aimé-Césaire: “le malheur de l’Afrique c’est d’avoir rencontré la France”, mais il serait peut-être plus juste de dire que son malheur c’est d’avoir rencontré l’Occident, d’avoir cru en lui, en son amitié, en ses bonnes paroles!

Pourtant, selon vous, il y aurait une convergence d’intérêts, entre America First et Africa First ?

La vision globale de l’Occident sur l’Afrique n’ayant pas beaucoup changé, l’attitude du premier cité est toujours empreint de la même condescendance qu’hier, comme l’illustrent, d’ailleurs, les récents discours d’Emmanuel Macron à Ouagadougou et Accra et celui de Donald Trump traitant les pays africains de pays de merde. C’est deux présidents, avec deux visions et deux styles différents, ont toutefois la même philosophie de fond, socle et moteur du modèle économique et social de la société occidentale: les intérêts d’abord! Cela implique, que l’Afrique  doit revoir la perception, des fois assez naïve, qu’elle a du Nord et, de ses relations avec lui. Parce qu’entre États, il n’y a que des intérêts, comme le rappelait le général De Gaulle en reprenant les propos de Lord Palmerston_« L’Angleterre n’a pas d’amis ou d’ennemis permanents; elle n’a que des intérêts permanents ». Il s’agit de se partager des parts sur un marché devenu désormais global; de collaborer ensemble pour faire face à des défis communs pour améliorer ensemble la condition humaine, grâce au partage de la science et de la technologie; que le Nord est enfin une partie prenante dans la grande aventure humaine dans laquelle nous vivons, pour concevoir ensemble un monde nouveau, un peu plus équitable et prospère pour le plus grand nombre. C’est sur cette base que se bâtira peut-être, l’amitié que l’Afrique a tant espérée et attendu avoir en retour, après avoir ouvert ses bras pour accueillir ses premiers visiteurs au XVème siècle.

L’Afrique est donc à un tournant, selon vous elle a désormais les cartes en main, mais les leaders africains en ont-ils consciences ?

A quelque chose près, l’histoire semble encore vouloir se répéter. Il y a aujourd’hui assez d’éléments graves, concis et concordants qui indiquent que si rien de concret n’est fait par l’Afrique pour changer la nature de ses relations et l’importance de ses échanges Nord-Sud, il n’y aura que des cendres et des dégâts à constater.  Elle doit absolument se réinventer pour réaliser sa Renaissance culturelle, scientifique et économique, pour accroître son influence et donc espérer changer les rapports de force qui la maintienne encore sous la domination du reste du monde en terme politique, économique; pour mieux profiter de la prospérité et la croissance de l’économie globale, pour changer la façon dont elle est encore perçue par ses partenaires du Nord. Les rapports de pouvoir Nord-Sud ne changeront pas à l’initiative du Nord. S’ils doivent évoluer, changer, se réinventer, dans le sens de la justice, du respect de la dignité humaine et des peuples, du partage plus équitable des richesses et de la croissance, cela se fera d’abord sous l’impulsion des Africains eux-mêmes. Cette impulsion doit se traduire dans les faits par le développement d’une nouvelle perception africaine du monde (Africa first, Made In Africa, etc.), une  réelle volonté de changement, des résolutions courageuses et enfin, par des actions fortes et concrètes à travers le continent. Ainsi Trump a raison, quand il annonce: “Je mettrai toujours l’Amérique en premier, tout comme les dirigeants des autres pays devraient mettre leurs pays en premier ». Cette phrase devrait interpeller et inspirer les leaders politiques africains. L’une des premières actions à mener c’est de bâtir une UA forte, financée non plus en majorité par les partenaires internationaux (73,79%, source: guide de l’Union africaine 2017), mais par l’Afrique elle-même. Ce sera le premier signale fort d’une Afrique qui veut désormais se faire respecter.

C’est donc une bataille de l’image qui se joue. Le film Black Panthers peut-il y contribuer et dans quelle mesure ?

Même s’il y a eu des avancées, l’Afrique exporte encore essentiellement des matières premières brutes. Exceptés quelques pays, elle est encore une grande plantation et une carrière à ciel ouvert, et non une des usines du monde. C’est encore sous ce prisme qu’elle est vue par le Nord avec la seule différence, qu’aujourd’hui, la classe émergente de sa population intéresse davantage, plus qu’avant, les multinationales. Malheureusement, beaucoup d’entre elles sont les autres bras du néocolonialisme et ont par conséquent contribué à bloquer les alternances, à financer et soutenir des régimes forts au détriment des populations. Et comme si cela ne suffisait pas, pour des raisons de profits, elles s’aventurent à ne plus respecter les normes rudimentaires de qualité et de service, qui leur valaient le peu de respect qu’elles pouvaient encore espérer de ces populations. Lorsque ces dernières osent le leur rappeler, comme c’est le cas avec Veolia au Gabon, elle tendent à manifester de la condescendance, du mépris, crient au scandale et montent au créneau pour traiter de tous les noms les régimes qu’elles ont par ailleurs soutenus.

Malheureusement pour elles, et qu’elles se ravisent les Black Panthers veillent désormais sur la cité. Les Blacks Panthers, c’est en réalité la nouvelle génération d’africains, prête à faire respecter son droit, à dénoncer chaque fois que ce sera nécessaire, toute attitude dans les relations et les différends nord-sud.  Ils savent que le néocolonialisme passe et se maintient aussi par les multinationales occidentales. Ces dernières seront désormais appréciées à leurs justes valeurs et ne rendront plus compte qu’aux gouvernements. Le consommateur, lui-même, sera l’évaluateur de la qualité et de la performance; il connaît son pouvoir. Si ces compagnies créent de la valeur tant mieux, si elles en détruisent alors tant pis pour elles. Les Blacks Panthers, c’est aussi cette nouvelle génération bien formée et pétrie de talent, qui peut reprendre les choses en mains et faire la différence. Le néocolonialisme ne se combattra plus qu’à la racine au niveau diplomatique et des politiques, il sera traqué le long de sa chaîne de valeur, jusqu’aux entreprises. Enfin! L’ère des blacks Panthers est arrivée…


 

Propos recueillis par DBM

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