Dr Linda Nanan Vallée Samaké : « L’intelligence artificielle n’est pas une nouveauté : agissons avec audace, bon sens et vision »
Dans cette Cart’Afrik, la Dr. Linda Nanan Vallée Samaké déconstruit les idées reçues autour de l’intelligence artificielle. Loin d’être une technologie émergente, l’IA appelle à une véritable stratégie de souveraineté, d’éducation, d’éthique et de continuité politique pour que l’Afrique saisisse pleinement cette opportunité. Par Dr Linda Nanan Vallée Samaké*

On parle abondamment d’intelligence artificielle depuis quelques années en Afrique et dans le monde, presque au point d’oublier qu’il ne s’agit pas d’une « nouvelle technologie de l’information et de la communication ». Le terme aurait été utilisé pour la première fois dans les années 1950 — mais cela reste discutable. Il est peut-être encore plus ancien… et de toute façon, ce n’est pas l’essentiel.
Les méthodes statistiques, les recherches en informatique, en neurosciences et autres disciplines, qui ont préparé l’avènement de l’IA, datent de bien plus longtemps. Les mathématiques à la base de nombreuses techniques utilisées aujourd’hui (probabilités, manipulation de vecteurs, matrices, descente de gradient, etc.) ne datent certainement pas d’hier.
En plus de ne pas être une nouveauté, l’intelligence artificielle résiste encore à toute définition universelle. D’une personne à une autre, d’un site à un autre, les définitions varient largement. Une des IA les plus populaires actuellement se définit elle-même comme « la capacité d’une machine à simuler des fonctions cognitives humaines, telles que l’apprentissage, la résolution de problèmes et la prise de décision ». Une définition que l’on pourrait encore nuancer, préciser, améliorer.
L’IA est-elle une sous-discipline de l’informatique ? Une discipline hybride à la croisée de plusieurs autres ? Est-elle vraiment une forme « d’intelligence » ? Même les philosophes s’en emparent…
Une chose est sûre : après plusieurs « hivers », l’IA connaît un véritable essor, rendu possible par l’explosion du volume de données disponibles, l’amélioration des capacités de calcul et des techniques statistiques. À condition que la conduite du changement soit optimisée.
De plus en plus de pays adoptent des stratégies nationales sur l’intelligence artificielle. Il est grand temps d’aborder avec audace les prérequis nécessaires à leur déploiement. Dans certains contextes, ils sont nombreux… et parfois très basiques.
Quid de l’accès généralisé à l’électricité et aux terminaux intelligents ?
L’accès aux données ouvertes doit être facilité de toute urgence, au risque de rater l’opportunité d’innovation et de croissance qui s’offre à nous.
Outre les subventions de recherche internationales, la recherche scientifique doit être financée localement afin d’être alignée sur les priorités nationales de développement. Cela ne fait aucun doute.
Des formations adaptées à tous les niveaux doivent également être multipliées.
« Attention à ne pas se contenter d’être de simples consommateurs d’IA »
Attention à ne pas se contenter d’être de simples consommateurs d’IA.
La majorité des gens fournissent gratuitement des données à de grandes entreprises spécialisées. Certes, ils en tirent quelques bénéfices via des services améliorés, mais il faut se poser les bonnes questions :
Souveraineté des données, protection des données personnelles, éthique, usages de l’IA, et surtout leur impact réel sur notre développement économique et social.
« Nous avons une responsabilité vis-à-vis des générations futures. Les systèmes éducatifs ont un rôle central à jouer dans cette révolution »
Au fur et à mesure que l’IA se développe, n’oublions pas les risques liés à son usage.
Soyons vigilants. Les écrans et les réseaux sociaux occupent déjà une place démesurée dans nos vies. Ne reproduisons pas les mêmes erreurs avec l’IA. Rationalisons son usage, sous peine de voir nos capacités essentielles — attention, mémoire, concentration, analyse, rédaction, esprit critique, interaction sociale — continuer de se détériorer.
Nous avons une responsabilité vis-à-vis des générations futures.
Les systèmes éducatifs ont un rôle central à jouer dans cette révolution.
Autre enjeu majeur : la corruption. Dans de nombreux pays, elle étouffe dès le départ des projets scientifiques — avec ou sans IA — pourtant porteurs de solutions concrètes pour les populations.
Il faut plus de bon sens, d’amour, d’unité… et de continuité.
Cessons de tout réécrire à chaque transition administrative.
D’aucuns diront que « tout a déjà été écrit dans le monde ».
« Il s’agit désormais d’avoir des visions claires et solides, de réinventer ce qui doit l’être, de résoudre nos problèmes de manière innovante, et d’agir via un entrepreneuriat robuste, véritablement soutenu par les pouvoirs publics »
Il s’agit désormais d’avoir des visions claires et solides, de réinventer ce qui doit l’être, de résoudre nos problèmes de manière innovante, et d’agir via un entrepreneuriat robuste, véritablement soutenu par les pouvoirs publics.
Capitalisons sur l’existant, sur les acquis de ceux qui nous ont précédés, et avançons.
Nous pouvons tout par Celui qui nous fortifie.
*Dr Linda Nanan Vallée Samaké est ingénieure certifiée en TIC, enseignante-chercheure et experte en transformation numérique. Elle a dirigé la Fondation Jeunesse Numérique pendant près de 8 ans, et occupé des fonctions stratégiques au sein du ministère ivoirien de l’Économie numérique. Engagée pour l’innovation et l’inclusion, elle mène aujourd’hui des recherches sur l’usage de l’IA et de la robotique pour améliorer les interactions sociales chez les personnes autistes.