Diaspora : au Ghana, la « 17ᵉ région » prend corps entre mémoire, influence et investissements
Réunis à Accra les 19 et 20 décembre 2025, responsables politiques africains, leaders de la diaspora et acteurs du développement ont placé la justice réparatrice et l’investissement diasporique au cœur du Sommet de la Diaspora 2025. Sous le thème ambitieux « Resetting Ghana: the diaspora as the 17th Region », le Ghana réaffirme sa volonté de faire de sa diaspora un pilier stratégique de son avenir.

Par Esther Bagourdo
Organisé sous le patronage de la présidence ghanéenne, de l’Office des Affaires de la Diaspora et du ministère des Affaires étrangères, le Sommet de la Diaspora 2025 s’inscrit dans une dynamique de refondation des relations entre les États africains et leurs ressortissants établis à l’étranger. L’objectif est clair : dépasser les liens symboliques pour bâtir des partenariats concrets autour de l’investissement, du transfert de compétences, de l’innovation et du développement durable. Cette approche marque une évolution notable des politiques africaines envers leurs diasporas, désormais perçues non plus uniquement comme des communautés affectives ou culturelles, mais comme des acteurs économiques, politiques et diplomatiques à part entière.
La diaspora africaine représente aujourd’hui un levier économique majeur. Les transferts de fonds vers le continent atteignent chaque année des montants considérables, constituant une source de devises plus stable que l’aide publique au développement dans plusieurs pays africains. Pour le Ghana, ces flux financiers, combinés aux savoir-faire et aux réseaux internationaux de sa diaspora, constituent un potentiel encore insuffisamment structuré. En reconnaissant symboliquement la diaspora comme une « 17ᵉ région », Accra ambitionne de créer un cadre politique capable d’orienter ces ressources vers des secteurs clés : infrastructures, industrialisation, technologies, éducation et transition énergétique.

Justice réparatrice : “Une nécessité morale et historique”
Lors de la cérémonie d’ouverture, le ministre ghanéen des Affaires étrangères, Samuel Okudzeto Ablakwa, a lancé un appel solennel à une mobilisation mondiale en faveur de la justice réparatrice pour les Africains et les personnes d’origine africaine. Il a qualifié cette démarche de « nécessité morale et historique », rappelant que la traite transatlantique des esclaves et la colonisation ont profondément façonné les inégalités contemporaines, tant sur le continent que dans les sociétés diasporiques. Selon lui, la reconnaissance de ces crimes historiques constitue une étape indispensable vers une réconciliation durable et une coopération internationale plus équitable.
Dans la même veine, Steven Isaack, président du comité namibien sur le génocide, les excuses et les réparations, a exhorté les nations africaines à parler d’une seule voix. Il a insisté sur la nécessité de coordonner les initiatives diplomatiques africaines afin de renforcer leur poids dans les instances multilatérales. Pour lui, l’unité africaine et diasporique est la condition sine qua non pour faire avancer les revendications de réparations, qu’elles soient symboliques, institutionnelles ou économiques.
Une diplomatie diasporique assumée
Au-delà des prises de parole, le Sommet s’inscrit dans une politique volontariste du Ghana visant à renforcer durablement ses liens avec sa diaspora. L’exemption des frais de visa accordée aux participants officiels illustre cette volonté de lever les obstacles administratifs et d’encourager la circulation des talents, des idées et des capitaux. Cette diplomatie diasporique traduit une prise de conscience : dans un contexte mondial marqué par l’incertitude économique et les recompositions géopolitiques, les diasporas constituent un atout stratégique de résilience et d’influence.
La participation de plusieurs pays africains, dont le Sénégal et le Togo, confirme la portée panafricaine de cette initiative. La présence de Faure Gnassingbé, président du Conseil des ministres togolais, témoigne de l’intérêt croissant des États africains pour les politiques d’engagement diasporique, appelées à jouer un rôle croissant dans l’intégration régionale et la coopération Sud-Sud.

Un héritage panafricain revendiqué
Pour clore la cérémonie d’ouverture, le président ghanéen John Dramani Mahama a appelé à une mobilisation collective de l’Afrique et de sa diaspora autour de la justice réparatrice et de la réappropriation de l’histoire africaine. Il a souligné l’importance de déconstruire les narratifs hérités de la période coloniale et de réaffirmer la contribution africaine à l’histoire mondiale.
Rendant hommage à des figures emblématiques du panafricanisme comme Marcus Garvey et Kwame Nkrumah, il a annoncé son intention de porter une motion auprès de l’Organisation des Nations unies afin de faire reconnaître la traite transatlantique comme un crime contre l’humanité, une démarche qui s’inscrit dans un mouvement international plus large en faveur de la reconnaissance et de la réparation des injustices historiques.
Entre mémoire, économie et avenir
À travers ce sommet, le Ghana affirme une vision où mémoire historique, justice internationale et développement économique sont indissociables. En érigeant la diaspora en « 17ᵉ région », le pays pose les bases d’un modèle inédit, combinant reconnaissance symbolique et stratégie de développement. Ce choix reflète un panafricanisme pragmatique, orienté vers la mobilisation des ressources humaines, financières et culturelles africaines à l’échelle mondiale. Une approche que de nombreux pays du continent observent désormais comme une voie possible pour transformer le poids de l’histoire en levier d’avenir.



