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Construire une Afrique sans frontières : une urgence économique, un levier de souveraineté

Réunis du 4 au 6 février à Accra à l’occasion des Africa Prosperity Dialogues, dirigeants publics et privés ont relancé l’appel à accélérer l’intégration continentale. Derrière les appels à « Make Africa Borderless Now », l’enjeu dépasse le symbole politique : bâtir un marché continental intégré capable d’accélérer l’industrialisation, de stimuler le commerce intra-africain et d’offrir des perspectives à la jeunesse.

L’argument premier est économique. Aujourd’hui, le continent commerce encore très peu avec lui-même. Selon la CNUCED et la Banque africaine de développement, le commerce intra-africain oscille entre 14 % et 16 % des échanges totaux, très loin derrière l’Europe, où il avoisine 60 %, ou l’Asie, au-delà de 50 %. Cette fragmentation des marchés limite les économies d’échelle, freine la transformation industrielle et renchérit les coûts de production.

Des obstacles “ invisibles”

Pour Wamkele Mene, Secrétaire général de la ZLECAf, l’accord commercial continental dépasse largement la seule question douanière : « La ZLECAf n’est pas seulement un accord commercial ; c’est un accord de développement. » Derrière cette affirmation se joue la capacité du continent à transformer localement ses richesses. La Banque mondiale estime d’ailleurs que sa mise en œuvre complète pourrait générer jusqu’à 450 milliards de dollars de revenus supplémentaires d’ici 2035 et sortir plus de 30 millions de personnes de l’extrême pauvreté.

L’Afrique ne peut pas commercer si elle ne peut pas déplacer ses marchandises

Supprimer les droits de douane — appelés à disparaître sur 90 % des lignes tarifaires — ne suffira pourtant pas. Les véritables obstacles sont souvent invisibles. Procédures douanières longues, empilement de normes, lenteurs administratives ou encore coûts logistiques excessifs entravent la fluidité commerciale. Dans certains pays enclavés, le transport peut représenter jusqu’à 75 % de la valeur des marchandises, selon la BAD. Sans infrastructures efficaces, l’intégration reste théorique. Comme le résume Afreximbank : « L’Afrique ne peut pas commercer si elle ne peut pas déplacer ses marchandises. »

L’industrialisation de l’Afrique ne se fera pas sans intégration des marchés

La question financière constitue un autre verrou majeur. Pendant longtemps, plus de 80 % des paiements intra-africains transitaient par des banques correspondantes hors du continent, générant frais et délais. Le lancement du Système panafricain de paiement et de règlement (PAPSS) vise précisément à permettre des transactions en monnaies locales. Pour Benedict Oramah, l’ancien président d’Afreximbank, l’enjeu est stratégique : « Nous devons libérer le commerce africain de la contrainte des devises étrangères. »

Restrictions de visas, non-reconnaissance des diplômes et cloisonnement des marchés du travail

L’intégration doit également servir l’industrialisation. Produire pour des marchés nationaux fragmentés de taille limitée décourage l’investissement manufacturier. À l’inverse, un marché continental intégré crée des débouchés suffisants pour rentabiliser la transformation locale. La Commission économique pour l’Afrique estime que la ZLECAf pourrait accroître de plus de 40 % les exportations intra-africaines de produits manufacturés. L’économiste Carlos Lopes le résume clairement : « L’industrialisation de l’Afrique ne se fera pas sans intégration des marchés. »

Au-delà des flux commerciaux, la libre circulation concerne aussi les personnes. Avec plus de 60 % de sa population âgée de moins de 25 ans, le continent détient le plus grand dividende démographique mondial. Pourtant, restrictions de visas, non-reconnaissance des diplômes et cloisonnement des marchés du travail limitent encore la mobilité des talents, freinant l’innovation et l’entrepreneuriat.

Un outil de souveraineté

Dans un contexte international marqué par les crises sanitaires, climatiques et géopolitiques, l’intégration apparaît enfin comme un outil de souveraineté. Transformer localement les matières premières, sécuriser les chaînes d’approvisionnement régionales et réduire la dépendance extérieure deviennent des priorités stratégiques. Comme l’a souligné Moussa Faki Mahamat, président de la Commission de l’Union africaine : « La ZLECAf représente une opportunité historique de redéfinir la place de l’Afrique dans l’économie mondiale. »

Mais au-delà des mécanismes économiques, construire une Afrique sans frontières reste d’abord un projet politique et générationnel. Ancienne Présidente de la Commission de l’Union africaine, ancienne ministre sud-africaine et figure majeure de l’intégration continentale, Dr Nkosazana Clarice Dlamini-Zuma en porte l’une des visions les plus fortes.

Lors des Africa Prosperity Dialogues à Accra, elle a lancé cet appel qui résonne comme une boussole pour l’avenir du continent :« Nous devons bâtir une Afrique dans laquelle nos jeunes veulent vivre et non une Afrique qu’ils veulent fuir. »

Une Afrique sans frontières, dès lors, ne relève pas seulement du commerce. Elle incarne la promesse d’un continent capable d’offrir à sa jeunesse des horizons à la hauteur de son potentiel.

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