Géopolitique : l’Algérie au Conseil de sécurité de l’ONU, ou le retour sur la nouvelle scène internationale
La Sierra Léone et l’Algérie vont rejoindre le Conseil de sécurité de l’Onu le 1er janvier 2024, dans le cadre de la traditionnelle intégration tournante. Mais pour le plus vaste pays d’Afrique, il s’agit d’une nouvelle étape qui marque son retour sur la nouvelle scène internationale. Analyse.
Par Mérième Alaoui
Le vote de l’Assemblée générale du 6 juin 2023 a notifié l’intégration au Conseil de sécurité de l’ONU de deux nouveaux pays africains pour une durée de deux ans. La Sierra Léone et l’Algérie ont été élues avec respectivement, 188 et 184 votes à bulletins secrets, sur les 193 États de l’organisation. Pour Francis Laloupo, journaliste et enseignant-chercheur, spécialiste de la géopolitique en Afrique, cette élection est en réalité, « une démarche symbolique au sein des Nations unies, une sorte de procédure protocolaire qui se révèle peu déterminante. Mais c’est aussi l’occasion pour les pays de donner du relief aux thématiques qui leurs sont propres, et une visibilité particulière. La Sierra Leone va se concentrer sur la sécurité et la bonne gouvernance par exemple ».
Pour sa part, le ministre des Affaires étrangères de la Sierra Leone, David Francis estime que « c’est un grand jour pour ce petit pays progressiste et confiant (…) qui a réussi la transition de la guerre à la paix, de revenir au Conseil après 53 ans ». L’Algérie, quant à elle, retrouvera ce siège pour la quatrième fois.
« Après avoir assumé, avec un grand succès la présidence du Sommet de la Ligue arabe, cette élection dans l’organe principal des Nations unies, garant du maintien de la paix et la sécurité internationales, confère à notre pays une responsabilité particulière, en participant au sein du Conseil de sécurité, au processus décisionnel mondial, une occasion renouvelée pour notre pays de réaffirmer ses principes-valeurs et de partager sa vision », s’est félicité la Présidence de l’Algérie dans un communiqué. « Notons qu’après le vote, le pays s’est positionné de façon inattendue sur le programme Femmes, paix et sécurité. Ce qui peut être une bonne façon d’élargir son périmètre avec ces questions universelles », souligne Françis Laloupo.
Le pays s’est positionné de façon inattendue sur le programme Femmes, paix et sécurité, ce qui peut être une bonne façon d’élargir son périmètre avec ces questions universelles
Composé de 15 membres, dont cinq permanents disposant du droit de veto (Etats-Unis, Russie, Chine, France et Royaume-Uni) et de dix élus pour deux ans, dans le cadre d’une intégration tournante, le Conseil de sécurité est renouvelé pour moitié, tous les ans, en respectant des règles de répartition géographique. Cette élection sans concurrent, et donc sans réel suspense pour la Sierra Leone, comme pour l’Algérie, « est avant tout, pour le pays le plus vaste d’Afrique (NDLR : 2 381 741 km² pour une population de 43,9 millions d’habitants), un nouveau marqueur qui renforce un retour sur la nouvelle scène internationale », estime Jean-Joseph Boillot, chercheur associé à l’IRIS. Le spécialiste des économies des pays émergents rappelle que l’Algérie, après son indépendance, a été un des piliers du monde non aligné dans les années 60. « Avec la conférence d’Alger, rappelle-t-il, la priorité était de se prémunir de l’influence néo-coloniale, néo-impérialiste. Une position renforcée une fois que le pays est devenu une puissance pétrolière et gazière après le recouvrement de l’indépendance de l’exploitation des hydrocarbures ». Mais après l’ère Boumédienne, dans les années 90, poursuit Jean-Joseph Boillot, il y a eu une fragilisation qui a provoqué une dizaine d’années de silence relatif.
De retour dans les affaires du monde, l’Algérie peut opérer sur un double mouvement, selon le journaliste Francis Laloupo. « L’ancien mode, celui réservé aux pays dits du tiers monde avec une diplomatie plutôt discrète dans le cercle des nations. Mais aussi avec la capacité d’être plus offensif en dînant cette fois, à la table des grands comme le Brésil ou d’autres », a-t-il analysé.
Cette nouvelle donne intervient dans un contexte géopolitique en pleine mutation. Jean-Joseph Boillot, par ailleurs ancien diplomate, estime que, bien avant la guerre en Ukraine, « on assiste à l’émergence des puissances de ce qu’on appelle le Sud global qui prouve que nous sommes bien sur la trajectoire d’un monde post 1945. L’Algérie a donc un rôle à jouer. Elle est traversée par une importante pénétration chinoise sur le plan économique, qui a dépassé la France comme partenaire commerciale ». Poursuivant, il indique que de l’autre côté, « la Russie pousse également pour que son partenaire algérien pèse diplomatiquement sur les pays arabes. Les diplomates algériens font partie de ce premier cercle de la diplomatie internationale, très futés, dotés d’une grande culture. Cela joue un rôle très important ».
On assiste à l’émergence des puissances de ce qu’on appelle le Sud global qui prouve que nous sommes bien sur la trajectoire d’un monde post 1945
Mais s’il est factuel que les crises au Sahel se jouent en Algérie, le pays n’est pas particulièrement centré sur le continent. « C’est ce qui m’a toujours frappé. L’Algérie se veut être une puissance internationale, là où son voisin et concurrent marocain se voit comme une puissance régionale », compare Jean-Joseph Boillot. C’est pour cette raison, dit-il, que le pays d’Afrique du nord veut intégrer les BRICS. « Ce qui devrait être validé très bientôt », si l’on en croit le chercheur de l’Iris. Pour lui, « rejoindre ainsi le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud, via l’élargissement de ce club des pays émergents très en vue, reflète parfaitement la stratégie algérienne ». Un club qui, une fois élargi, éventuellement à 20 membres, à l’issue du prochain sommet du 22 août en Afrique du Sud, devrait, à ses yeux, de plus en plus apparaître comme le contre G7 (Canada, France, Allemagne, Italie, Japon, Royaume-Uni, États-Unis).
Si l’Algérie, une fois intégrée aux BRICS, devrait davantage peser de son poids diplomatique au Conseil de sécurité pour les deux années qui lui sont allouées, l’Union africaine continue, quant à elle, de déplorer régulièrement « que le continent reste exclu des membres permanents malgré plus d’un milliard d’habitants, et 70% des missions des Nations Unies accueillies sur son sol ».
Mais pour Francis Laloupo, « le Conseil de sécurité ne correspond en fait plus du tout à la réalité géopolitique. On ne peut plus considérer les membres permanents comme des phares, une autorité morale pour la gestion des affaires du monde. « Pour moi il y a deux options. Soit on élargit le cercle, en intégrant des pays émergents comme l’Afrique du Sud, le Nigéria… Soit on dissout cette instance », a-t-il déclaré.



