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Énergies propres : « L’avenir et les enjeux climatiques seront de plus en plus décidés à Delhi, Dakar, Bagdad et Jakarta »

La veille du Sommet de Paris pour un nouveau pacte financier mondial, l'Agence internationale de l'énergie (AIE) et la Société financière internationale (SFI) publiaient un rapport commun. Il est intitulé : « Augmenter les financements privés pour les énergies propres dans les économies émergentes et en développement ». Une sorte de plaidoyer chiffré, et destiné à une mobilisation sans précédent des capitaux, notamment privés, pour relever le défi du financement de l'énergie propre dans le monde.

Par Dounia Ben Mohamed à Paris 

Il y a un an, lors d’un échange entre Fatih Birol et Makhtar Diop, respectivement à la tête de l’agence internationale de l’énergie (AIE) et la Société financière internationale (SFI), se sont dit préoccupés par, ce qu’ils considèrent « comme l’urgence en matière de climat », c’est-à-dire que les pays émergents et en développement unissent leurs forces « pour relever le défi du financement de l’énergie propre ». Une préoccupation qui a abouti à la publication d’un rapport intitulé « Augmenter les financements privés pour les énergies propres dans les économies émergentes et en développement » (Scaling Up Private Finance for Clean Energy in Emerging and Developing Economies), document publié à la veille du Sommet pour un nouveau pacte financier. 

« Les investissements annuels dans les énergies propres dans les économies émergentes et en développement devront plus que tripler, d’ici 2030 pour répondre aux besoins énergétiques croissants »

S’étant intéressé en profondeur à la question, le rapport conclut sur une note pleine d’optimisme, même si tout n’est pas rose : « Les investissements dans les énergies propres augmentent. Mais, et c’est la mauvaise nouvelle, ils restent infimes pour ce qui concerne les pays émergents. Estimant que les besoins en termes d’investissements annuels dans les énergies propres dans les économies émergentes et en développement devront plus que tripler, passant de 770 milliards de dollars en 2022 à 2 800 milliards de dollars au début des années 2030 pour répondre aux besoins énergétiques croissants et s’aligner sur les objectifs climatiques définis dans l’accord de Paris, ces derniers sont partis plaider la cause au Sommet de Paris pour un nouveau pacte financier mondial, chiffres et arguments à l’appui. Avec pour priorité, la mobilisation des capitaux privés dans le cadre de financement mixte_ les 135 milliards de dollars de financement privé annuel pour l’énergie propre dans ces économies devront augmenter jusqu’à 1 100 milliards de dollars par an au cours de la prochaine décennie », indique le rapport. 

« L’investissement est la clé pour s’assurer qu’ils peuvent bénéficier de la nouvelle économie mondiale de l’énergie qui émerge rapidement »

« De Paris 2015 à aujourd’hui, plus de 90% d’augmentation de l’énergie propre provient des économies avancées et de la Chine. Contre 10% en provenance des pays émergents et en développement. C’est pourquoi nous pensons qu’il faut changer cette tendance ». C’est l’appel lancé par Fatih Birol. Le directeur de l’AIE se dit par ailleurs convaincu que « l’avenir du monde de l’énergie et les enjeux climatiques seront de plus en plus décidés à Delhi, Dakar, Bagdad et Jakarta ». « L’investissement est la clé pour s’assurer qu’ils peuvent bénéficier de la nouvelle économie mondiale de l’énergie qui émerge rapidement », a-t-il ajouté. 

Par ailleurs, il souligne que cela offre de nombreux avantages et opportunités, notamment un accès élargi à l’énergie, la création d’emplois, des industries en croissance, une sécurité énergétique améliorée et un avenir durable pour tous.

Il n’a pas manqué de rappeler qu’une personne sur deux n’a pas accès à l’électricité en Afrique sub-saharienne. « 40% du rayonnement solaire dans le monde provient de l’Afrique subsaharienne. La région la plus riche du monde. L’énergie solaire est aujourd’hui la source de production d’électricité la moins chère dans le monde entier. Or, toute la production solaire de l’Afrique sub-saharienne est inférieure à l’électricité solaire produite aux Pays-Bas. Regardez la taille de l’Afrique et celle des Pays-Bas, comment l’Afrique est ensoleillée et comme les Pays-Bas le sont », a-t-il indiqué. Selon lui, pour relever tous ces défis, « il faudra multiplier les 250 milliards actuels par 7 pour être en ligne avec notre coût énergétique et climatique. Et notre analyse montre qu’environ 60% du financement des pays émergents et en développement pour l’énergie propre doit être financé par des sources privées ».

« Pour répondre aux demandes énergétiques pressantes et aux objectifs de réduction des émissions dans les EMDE, nous devons mobiliser des capitaux privés rapidement et à grande échelle et développer de toute urgence des projets plus rentables »

A ce titre, 4 axes ont été développés. Parmi lesquels la collecte et le partage de données. Pour Makhtar Diop, les investisseurs sont prêts à mettre plus d’argent dans ce secteur, mais ils se posent un certain nombre de questions, dont le risque lié à l’investissement dans les pays à faible revenu. « Ils doivent donc mieux comprendre ce niveau de risque pour pouvoir investir », fait observer le patron de l’IFC. Il poursuit en indiquant que même les projets rentables doivent être clairement identifiés. « Les investisseurs veulent avoir une grande quantité d’argent à investir. Ils ne veulent pas investir 10 ou 20 millions de dollars par an, mais 100 millions, pour convaincre leur conseil d’administration », a-t-il insisté. 

L’ancien vice-président de la Banque mondiale, en charge de l’énergie entre autres, rappelle l’exemple de la technologie solaire. Selon lui, l’augmentation des investissements dans ce créneau s’est traduite par une baisse du coût de la technologie, devenu beaucoup moins cher et accessible. « La bataille contre le changement climatique sera gagnée dans les économies émergentes et en développement où le potentiel d’énergie propre est fort mais où le niveau d’investissements est bien en deçà de ce qu’il devrait être. Pour répondre aux demandes énergétiques pressantes et aux objectifs de réduction des émissions dans les EMDE, nous devons mobiliser des capitaux privés rapidement et à grande échelle et développer de toute urgence des projets plus rentables », a conclu Makhtar Diop. Évoquant le rapport, il le considère comme un appel à l’action et une feuille de route claire sur ce qui est nécessaire pour atteindre les objectifs climatiques et énergétiques.

En attendant, le rapport préconise également un soutien technique, réglementaire et financier international plus important pour libérer le potentiel de l’énergie propre dans les économies émergentes et en développement (EMDE). En renforçant les cadres réglementaires, les institutions et les infrastructures énergétiques et en améliorant l’accès au financement, ce soutien, selon le rapport, peut aider les gouvernements à surmonter les obstacles qui découragent aujourd’hui les investissements dans les énergies propres, notamment les coûts initiaux relativement élevés et le coût élevé du capital.

« L’Europe a besoin d’énergies supplémentaires. Mais l’Afrique a encore plus besoin d’énergie »

Reste à savoir si le lobbying mené par les deux agences au Sommet de Paris pour un nouveau pacte financier aura obtenu les résultats escomptés. Dans un monde en proie à une crise énergétique sans précédent, les discours écologiques n’auront sans doute pas les échos souhaités, alors que les principaux consommateurs d’énergie fossile, à savoir les Etats- Unis et la Chine, figuraient parmi les grands absents. « Il est important de constater qu’aujourd’hui, l’Europe a besoin d’énergie supplémentaire. Mais l’Afrique a encore plus besoin d’énergie », rétorque Fatih Birol. Représentée par une dizaine de chefs d’Etat, celle-ci aura fait entendre, sa voix et sa voie sur le sujet. Et pour peser davantage, le Kenya et le Sénégal ont fait leur entrée au sein de l’AIE. Ce qui porte à trois le nombre de pays d’Afrique subsaharienne dans l’organisation qui compte désormais 13 Etats membres au total. 

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