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Marie-Reine Tekou-Asubonteng : « L’Afrique minière assume désormais une exigence de performance et de souveraineté »

Première femme à diriger une mine industrielle au Sénégal, Marie-Reine Tekou-Asubonteng incarne une nouvelle génération de leaders qui redessinent les équilibres du secteur extractif africain. Gouvernance, attractivité des investissements, transformation locale, transition énergétique ou encore place des femmes : la CEO de Makabingui Gold Operation et Country Director de Bishop Resources Sénégal livre une lecture stratégique d’une industrie en pleine mutation.

Propos recueillis par Dounia Ben Mohamed

Vous avez participé à la dernière édition de Mining Indaba, véritable vitrine de l’industrie minière africaine. Dans quelle mesure cette édition marque-t-elle, selon vous,l’entrée du continent dans une nouvelle ère minière ?

La participation à Mining Indaba permet de représenter fidèlement notre entité et de renforcer son attractivité auprès des investisseurs, des banquiers et des partenaires financiers, dans un contexte de levée de fonds. Ces échanges offrent une compréhension concrète des attentes et des dynamiques à l’œuvre dans le secteur minier. Cette évolution s’inscrit dans un mouvement plus large, que l’on observait déjà depuis quelque temps et qui se confirme aujourd’hui.

L’Afrique s’affirme de plus en plus comme un acteur à part entière sur la scène minière mondiale. Il y a un véritable changement de discours de la part des acteurs africains.

Nous ne sommes plus uniquement focalisés sur la performance mesurée au nombre d’onces produites. Le continent assume désormais une exigence accrue, installée progressivement ces dernières années, qui intègre les standards internationaux, la responsabilité environnementale et la création de valeur locale.

Après le redressement de la mine de Makabingui, quels enseignements tirez-vous en matière de performance opérationnelle et de gouvernance minière locale ?

S’il y a un enseignement essentiel que je retiens, c’est celui de la gouvernance.

Nous sommes dans une réalité opérationnelle où, lorsque les décisions sont claires, les responsabilités bien définies et les flux de contrôle parfaitement maîtrisés, la performance suit. Il est donc fondamental de mettre en place une gouvernance exemplaire.

Le deuxième enseignement majeur concerne l’ancrage local. Une mine ne peut être performante sans un dialogue constant avec les acteurs locaux et les communautés riveraines. On doit conjuguer la rigueur des standards internationaux avec une connexion réelle aux écosystèmes locaux.

On ne peut pas faire du copier-coller, même avec les meilleurs standards mondiaux. Chaque environnement est spécifique. Comprendre le contexte local, s’y adapter et créer cette connexion est essentiel à la bonne gouvernance d’une mine et à sa performance durable.

Dans un contexte de renégociation des codes miniers, comment concilier attractivité pour les investisseurs et captation accrue de valeur pour les États africains ?

Il est très intéressant d’observer aujourd’hui la redéfinition des lignes à travers les différents codes miniers africains.

Ce qui marque, c’est cette volonté de conciliation. Les États sont davantage dans l’anticipation stratégique. De leur côté, les investisseurs acceptent que les conditions évoluent et deviennent plus exigeantes, à condition qu’ils restent lisibles et prévisibles sur la durée des projets.

Certains pays, comme le Ghana, développent par exemple des modèles fiscaux progressifs et transparents sur toute la durée de vie des projets, intégrant transformation locale et redistribution.

Nous ne sommes plus dans une opposition investisseurs versus États, mais dans une logique de partenariat stratégique. Cela suppose aussi, pour les opérateurs, une compréhension fine de l’environnement local.

Et malgré ces évolutions, l’Afrique reste extrêmement attractive minière — elle l’a toujours été.

À l’heure de la transition énergétique, comment les mines africaines peuvent-elles se positionner comme fournisseurs stratégiques tout en renforçant la transformation locale ?

Pour les industriels, la transition énergétique place l’Afrique dans une position absolument unique.
 L’enjeu aujourd’hui est de ne plus exporter uniquement des matières premières brutes — ce que nous continuons encore trop à faire. Les mines africaines doivent se positionner comme de véritables plateformes industrielles, en intégrant davantage la transformation locale.
 La montée en compétence technologique est primordiale. Il faut aussi renforcer les chaînes d’approvisionnement régionales, dont on ne parle pas assez.
 Cette mutation implique également une responsabilité environnementale accrue, d’autant plus stratégique que les sites miniers intègrent de plus en plus d’énergies propres et d’innovations opérationnelles liées à cette transition. Nous sommes engagés dans cette transformation, mais elle doit s’inscrire dans des stratégies industrielles durables de long terme.

Le rôle des femmes dans l’industrie extractive, encore timide, progresse comme vous le démontrez. Quels leviers concrets restent à activer pour accélérer leur accès aux postes de direction ?

Le levier principal reste l’accès effectif aux postes de décision — pas seulement aux fonctions support ou intermédiaires. C’est véritablement là que se situe l’enjeu.

La compétence est primordiale. J’évite de genrer les débats, mais il faut aussi une certaine ouverture.

Il y a également un enjeu de visibilité. Certaines femmes n’envisagent même pas ce secteur faute de rôles modèles identifiables. Il faut mettre ces profils en avant, porter ce combat collectivement. Nous avons souvent la tête dans le guidon, mais donner de la visibilité à ces parcours va créer de l’attractivité.

C’est un secteur exigeant. Et il y a nos réalités africaines. La question de l’équilibre entre vie familiale et vie professionnelle peut se poser, et chacune fait ses choix. En attendant, il faut des politiques d’inclusion mesurables, modernisées, capables de donner confiance aux femmes au-delà de la seule reconnaissance de leurs compétences. Il faut leur montrer qu’on croit en elles, accepter pleinement leurs capacités et leur donner les moyens d’agir. Pour ma part, certains ont cru en moi plus que je n’ai cru en moi-même au départ. On m’a donné les rênes… et on m’a laissé faire. Je dis souvent à ceux qui m’ont confié ce poste : « Vous m’avez jetée dans une cage avec plein de requins autour. » Mais c’est aussi ce qui aide à se dépasser et à relever les challenges.

De la finance à la mine

Première femme à diriger une mine industrielle au Sénégal, Marie-Reine Tekou-Asubonteng pilote Makabingui Gold Operation (MGO) et Bishop Resources<

Issue du conseil financier chez EY, Marie-Reine Tekou-Asubonteng se forme à la rigueur de l’analyse et aux exigences du contrôle. Un associé, qu’elle qualifie de « clairvoyant », l’accompagne dans un parcours volontairement transversal, de l’audit à l’advisory, jusqu’aux équipes de Transaction Advisory Services.

Ce cheminement marque un basculement. « J’avais envie d’être plus près de la décision, de voir le fruit concret de ce que je faisais. » Elle s’éloigne alors progressivement de la seule posture du conseil pour se rapprocher de celle de l’engagement.

HEC Paris s’impose comme la suite logique de cette évolution. En corporate finance, elle consolide une approche où la finance n’est plus un exercice abstrait, mais un levier de choix structurants.

Bien avant les teneurs en grammes par tonne, son parcours s’enrichit d’une expérience déterminante au sein de la Croix-Rouge danoise, où elle structure et pilote des dispositifs financiers multi-pays dans des environnements instables. De cette trajectoire découle une discipline forgée par le réel : ne jamais abstraire l’humain derrière un tableau chiffré. Et une conviction qui guide aujourd’hui son leadership : « La performance économique et la responsabilité sociale ne sont pas antagonistes. L’erreur consiste à opposer la morale à la rentabilité. »

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