Commerce : financer les PME africaines pour peser dans les rapports de force économiques mondiaux
Réunis à Accra les 28 et 29 janvier 2026 pour l’Africa Trade Summit 2026, décideurs publics, institutions financières et entrepreneurs africains ont livré un message sans ambiguïté : l’avenir économique du continent se jouera sur sa capacité à financer ses PME, structurer ses chaînes de valeur et transformer localement ses ressources. Le financement apparaît désormais comme le cœur du rapport de force économique africain.

Par Esther Bagourdo, à Accra
Pendant des décennies, le commerce africain s’est appuyé sur des mécanismes préférentiels : accès sans droits de douane, accords asymétriques, régimes dérogatoires. AGOA, préférences européennes ou accords bilatéraux ont permis d’exporter, mais rarement de transformer. Résultat : l’Afrique représente moins de 3 % du commerce mondial, alors qu’elle concentre près de 18 % de la population mondiale.
Nous ne pouvons pas — et ne devons pas — industrialiser si nous continuons à alimenter les usines des autres au lieu de construire les nôtres
Ce modèle arrive aujourd’hui à bout de souffle. La fin programmée de certains régimes préférentiels, la montée des barrières non tarifaires et la fragmentation géopolitique obligent le continent à revoir sa stratégie. L’enjeu n’est plus seulement d’exporter davantage, mais d’exporter autrement — en créant de la valeur localement.
Comme l’a rappelé Sir Sam Jonah, président du conseil consultatif de l’Africa Trade Summit 2026 :
« Chaque fois que nous exportons nos matières premières et importons des produits finis, nous exportons de l’emploi et importons du chômage, et nous ne pouvons pas — et ne devons pas — industrialiser si nous continuons à alimenter les usines des autres au lieu de construire les nôtres. »

PME africaines : le chaînon central de la transformation
Au cœur de cette recomposition, les petites et moyennes entreprises apparaissent comme le levier décisif. Elles représentent plus de 90 % des entreprises africaines, plus de 60 % de l’emploi et une part significative du PIB. Pourtant, leur accès au financement reste l’un des principaux freins à l’industrialisation du continent.
La question pour l’Afrique n’est pas de savoir si elle doit poursuivre une politique industrielle, mais comment la financer efficacement
Lors de l’ouverture du sommet, la ministre ghanéenne du Commerce et de l’Agribusiness, Elizabeth Ofosu-Adjare, a posé les termes du débat : « La question pour l’Afrique n’est pas de savoir si elle doit poursuivre une politique industrielle, mais comment la financer efficacement dans un contexte budgétaire contraint et un système commercial mondial de plus en plus protectionniste. »
Un constat partagé par de nombreux États africains, confrontés à des marges budgétaires limitées alors que les économies avancées multiplient les subventions industrielles pour sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement.

Des stratégies nationales au service d’une ambition continentale
Le Ghana illustre cette volonté de changement de paradigme. Sa stratégie industrielle cible des secteurs à fort potentiel de valeur ajoutée locale : textile et habillement avec la valorisation du coton, composants automobiles pour dépasser la simple phase d’assemblage, et industrie pharmaceutique, dans un continent qui importe encore plus de 70 % de ses médicaments.
La question qui se pose aujourd’hui est de savoir comment mobiliser des capitaux à long terme
Ces orientations traduisent une logique claire : orienter les financements vers des chaînes de valeur capables de renforcer l’intégration régionale et de réduire la dépendance aux importations.
Pour Benedicta Lasi, présidente exécutive de l’African Trade Chamber, la question est désormais structurelle : « La question qui se pose aujourd’hui est de savoir comment mobiliser des capitaux à long terme, construire des chaînes de valeur intégrées, convertir l’extraction en production et organiser nos marchés pour soutenir l’échelle, la compétitivité et la résilience. »
Un déficit de financement massif et persistant
Les chiffres confirment l’ampleur du défi. Selon Afreximbank, le commerce intra-africain a rebondi en 2024, avec une croissance de 12,4 % pour atteindre 220,3 milliards de dollars, après une contraction en 2023.
Pour Dr. Yemi Kale, économiste en chef d’Afreximbank :« En dépit des vents contraires mondiaux, le commerce africain a fortement rebondi en 2024… Cela montre les avantages tangibles de la mise en œuvre de la ZLECAf, alors même que le continent fait face à une inflation croissante, à des risques de dette souveraine et à un déficit persistant de financement du commerce. »
Mais cette dynamique reste fragile. Kanayo Awani, vice-présidente exécutive d’Afreximbank, rappelle que : « Bien que les PME représentent plus de 90 % des entreprises africaines, elles continuent de faire face à un déficit de financement estimé à 300 milliards de dollars US par an. »
Un goulet d’étranglement qui limite l’émergence de champions régionaux capables de tirer pleinement parti de la ZLECAf, pourtant conçue comme un marché de plus de 1,4 milliard de consommateurs.
Quand les contraintes financières façonnent les trajectoires entrepreneuriales
Ces limites structurelles se lisent aussi dans les trajectoires individuelles des entrepreneurs africains, souvent contraints d’inventer leurs propres modèles de financement. Dans les secteurs à fort potentiel de valeur ajoutée locale, comme les cosmétiques naturels, l’autofinancement reste encore la norme plus que l’exception. Gladys Cobbina, CEO de Sheenah Naturals, explique ainsi avoir bâti son entreprise sans recours à des capitaux externes : « Je n’ai pas utilisé de financement externe pour développer ou structurer mon entreprise. L’activité a été construite par autofinancement et réinvestissement continu des bénéfices. »
Si cette stratégie permet de préserver l’indépendance et la vision entrepreneuriale, elle révèle aussi les limites d’un écosystème financier peu adapté aux réalités des PME en phase de croissance. L’accès à des équipements industriels, à des certifications ou à de nouveaux marchés reste conditionné à des critères — garanties élevées, ancienneté, historique bancaire — que beaucoup d’entreprises émergentes ne peuvent remplir. « Les options traditionnelles exigent souvent des garanties élevées et une longue ancienneté, que beaucoup d’entrepreneurs africains en phase de démarrage ne peuvent pas encore offrir », souligne-t-elle.

Il existe une réelle volonté politique de mobiliser les ressources disponibles, mais leur mise en œuvre reste inégale
Cette situation illustre un problème plus large de structuration de l’offre financière, comme le souligne Louis Yaw, entrepreneur et expert des écosystèmes PME. Selon lui, la question n’est pas uniquement celle de la disponibilité des capitaux, mais de leur adéquation :
« Il existe une réelle volonté politique de mobiliser les ressources disponibles, mais leur mise en œuvre reste inégale. La majorité des institutions financières africaines n’ont pas encore adapté leurs portefeuilles aux besoins spécifiques des PME. »
Dans ce contexte, des mécanismes alternatifs — affacturage, systèmes de compensation, solutions de paiement intra-africaines comme le PAPSS — apparaissent comme des leviers complémentaires, capables de fluidifier les échanges et de réduire la dépendance aux circuits financiers classiques. Mais leur efficacité dépendra largement d’une adoption coordonnée à l’échelle régionale.
Car au-delà des instruments, c’est une logique collective qui est en jeu. Pour Nyekam De Njuidja Bottarelli, Project and Operation Manager chez Phanerosis Global Platform, le financement des PME ne peut être dissocié d’un projet politique et économique commun : « Nous devons reconstruire la fraternité africaine pour qu’elle devienne le fondement de notre développement économique… »
Une fraternité qui, à Accra, a été pensée non comme un idéal abstrait, mais comme une condition concrète à l’émergence d’un tissu de PME capables de porter l’industrialisation et de transformer l’Afrique en acteur à part entière des rapports de force économiques mondiaux.
Vers une Afrique actrice des rapports de force économiques
L’Africa Trade Summit 2026 a mis en évidence une inflexion claire : l’Afrique ne renonce pas au commerce international, mais cherche à le rééquilibrer. Les préférences commerciales ne suffisent plus ; seule une industrialisation portée par des PME financées, structurées et intégrées peut transformer durablement le continent.
La présence de Gervais Koffi Djondo, fondateur d’Ecobank et d’Asky, véritable pionnier du panafricanisme économique, a symbolisé la vision et la persévérance nécessaires pour bâtir un continent maître de son destin économique, inspirant les nouvelles générations de dirigeants africains.



