Idrissa Diabira : La « bonne gouvernance » est morte. Vive la gouvernance performative !
Ce qui s’effondre aujourd’hui, en Afrique notamment, ce n’est pas la démocratie en tant que telle, mais une croyance née dans l’euphorie de la fin de la guerre froide : l’idée que la démocratie, à elle seule, suffirait mécaniquement à produire le développement et le progrès…
Par Idrissa Diabira*
Depuis quelques années, dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest et centrale, les ruptures ou menaces de ruptures institutionnelles se sont multipliées, révélant un malaise plus large que le seul espace sahélien. Les réactions internationales se sont concentrées sur la rupture de l’ordre constitutionnel et l’atteinte aux normes démocratiques. Mais le message exprimé par une partie significative des populations est d’une autre nature : une revendication de souveraineté réelle.
Cette revendication – souvent articulée autour de la présence militaire étrangère, du franc CFA ou des dépendances héritées – a été largement mobilisée par les juntes pour justifier leurs coups de force, sans résoudre le déficit de souveraineté effective qu’elles prétendent dénoncer. Pour autant, elle ne saurait être réduite à une simple manipulation idéologique. Elle est profondément pratique. Les populations ne rejettent pas la démocratie comme valeur ; elles contestent un modèle de gouvernance incapable de produire la sécurité, les moyens de subsistance et la dignité attendus.
Ce qui vacille aujourd’hui, ce n’est pas l’aspiration démocratique des sociétés africaines, mais la capacité des États à faire fonctionner la démocratie comme un système producteur de résultats
Autrement dit, ce qui vacille aujourd’hui, ce n’est pas l’aspiration démocratique des sociétés africaines, mais la capacité des États à faire fonctionner la démocratie comme un système producteur de résultats.
Les indépendances avaient porté une ambition de souveraineté totale. Mais la crise de la dette et les ajustements structurels des années 1980 ont durablement affaibli les capacités économiques et institutionnelles des États, laissant inachevée la souveraineté économique. C’est dans ce contexte qu’est apparu le paradigme de la « bonne gouvernance », érigé en condition présumée du développement à partir de la fin des années 1980. Trente ans plus tard, le lien causal entre conformité institutionnelle et transformation économique n’a jamais été établi.
Les populations ne rejettent pas la démocratie comme valeur ; elles contestent un modèle de gouvernance incapable de produire la sécurité, les moyens de subsistance et la dignité attendus
La gouvernance a été évaluée à l’aune des procédures – élections, lois, agences – plutôt que des résultats. Les États ont appris à maîtriser le langage et les rituels de la réforme sans construire la capacité réelle à produire des effets tangibles. Les révisions constitutionnelles et les cycles électoraux creux ne sont pas des anomalies : ils sont l’issue logique d’un système optimisé pour l’apparence plutôt que pour la performance.
La comparaison avec l’Asie de l’Est montre que la croissance n’a d’effet durable que lorsqu’elle est institutionnellement transformée en capacités humaines. Un écart annuel apparemment minime de progression de l’indice de développement humain – environ 1,25 % en Asie de l’Est contre 1 % en Afrique subsaharienne – correspond à un rythme de progrès supérieur d’environ 25 %, qui, par effet cumulatif, a permis de sortir des centaines de millions de personnes de l’extrême pauvreté.
Le problème n’est donc pas l’absence de gouvernance, mais son incapacité à produire des résultats
Les conséquences du défi africain sont aussi visibles dans les secteurs qui comptent le plus pour les citoyens. Près de 600 millions d’Africains n’ont toujours pas accès à l’électricité, alors même que les marchés ont été libéralisés, les régulateurs créés et les cadres juridiques alignés sur les meilleures pratiques. Le problème n’est donc pas l’absence de gouvernance, mais son incapacité à produire des résultats.
Ce décalage entre l’abondance de règles et la rareté des résultats n’est d’ailleurs pas propre à l’Afrique : il traverse aujourd’hui de nombreuses démocraties, y compris parmi les plus anciennes, confrontées à une crise silencieuse de l’action publique et de la crédibilité de l’État.
La racine du problème se situe au-delà des institutions formelles. Le développement dépend d’un ethos opératoire : un ensemble de normes partagées, de pratiques professionnelles et de capacités organisationnelles permettant aux institutions de fonctionner effectivement. La différence décisive tient moins aux normes elles-mêmes qu’à leur appropriation cognitive.
La souveraineté réelle ne se proclame pas ; elle se construit par la capacité quotidienne à produire de la sécurité, des services essentiels, de l’activité économique et du bien-être collectif
C’est ici qu’intervient la notion de gouvernance performative. Elle ne désigne pas simplement une gouvernance performante, mais une gouvernance dont les règles, les normes et les politiques publiques produisent effectivement les résultats qu’elles promettent. Contrairement à la gouvernance normative, elle juge les États sur leur capacité à assurer l’accès effectif aux services essentiels – énergie, santé, éducation – et aux capacités productives qui permettent aux ménages et aux entreprises de vivre et de travailler dignement.
Une telle gouvernance est performative lorsqu’elle transforme des normes en capacités, et des capacités en résultats observables. Elle recentre l’action publique sur les infrastructures invisibles – comptables, juridiques, professionnelles, informationnelles et cognitives – sans lesquelles les normes restent formelles et le capital demeure invisible.
Autrement dit, la gouvernance performative est l’ingénierie institutionnelle par laquelle un capital invisible – informel, latent ou sous-évalué – devient un capital opératoire capable de produire de la valeur économique et sociale.
Concrètement, ce type de gouvernance est celui qui permet à une PME d’avoir de l’énergie fiable, un accès au financement productif et des règles effectivement applicables : des règles qui sécurisent les contrats, rendent l’information fiable et permettent l’exécution réelle des droits, et pas seulement des lois bien écrites.
La vague récente de coups d’État ne doit pas être idéalisée. Le pouvoir militaire n’est pas une alternative durable, pas plus que les régimes populistes ou les démocraties sans résultats. Partout, les peuples ne demandent pas moins de démocratie, mais d’institutions capables de la faire fonctionner, c’est-à-dire de rendre effectif le contrat social. Car la souveraineté réelle ne se proclame pas ; elle se construit par la capacité quotidienne à produire de la sécurité, des services essentiels, de l’activité économique et du bien-être collectif. *Idrissa Diabira est consultant international et fondateur de SherpAfrica.
Il travaille sur les politiques publiques, la gouvernance performative et l’excellence opérationnelle en Afrique.



