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Sandra Kassab : « L’aide publique au développement, seule, ne suffit pas…  »

Dans un contexte de sous-financement persistant, de recomposition géopolitique des flux financiers et de pressions accrues liées à la dette, au climat et à la démographie, l’Afrique aborde 2026 à un moment charnière. En marge de la publication de L’Économie africaine 2026, nous avons interrogé Sandra Kassab, directrice du développement de l’Afrique à l’Agence française de développement. Elle décrypte les leviers de financement durable, le rôle des réformes et les conditions d’une croissance inclusive dans un environnement international profondément transformé.

Propos recueillis par Yousra Gouja, à Paris

2026 s’annonce comme une année exigeante pour les économies africaines. Quels sont, selon vous, les principaux points de tension ?

2026 sera une année exigeante, parce que les besoins de financement restent considérables alors que les marges budgétaires sont contraintes. Le sous-financement demeure structurel, notamment en raison d’une épargne domestique encore insuffisamment transformée en financement productif. Les pays doivent en parallèle investir dans les infrastructures, l’emploi, le climat et le social. C’est une équation complexe qui impose des choix clairs et une vision de long terme.

La montée de l’épargne formelle, via le mobile banking notamment, est réelle. Pourquoi peine-t-elle encore à irriguer l’économie ?

L’épargne formelle progresse, mais elle reste fragmentée et peu mobilisée à l’échelle macroéconomique. Les systèmes financiers manquent encore de profondeur, et l’accès aux marchés reste limité pour de nombreux pays. Le rôle des banques publiques de développement est précisément de compenser ces manques, en structurant des investissements fondamentaux et en soutenant les secteurs capables de générer directement de la croissance et de l’emploi.

La question de la dette revient fortement dans le débat. Faut-il changer l’équilibre entre dette publique et dette privée ?

Il ne s’agit pas de « prêter aux riches », mais de soutenir des trajectoires soutenables

Les analyses montrent qu’un secteur privé plus robuste permettrait de mieux soutenir la dette globale. L’enjeu n’est pas de réduire l’investissement, mais de l’orienter intelligemment. La ressource publique est rare : un banquier responsable doit l’optimiser. À l’AFD, nous accompagnons les pays qui engagent des réformes, restaurent la confiance et recréent des marges budgétaires, tout en veillant à ne pas exclure les pays les plus fragiles. Il ne s’agit pas de « prêter aux riches », mais de soutenir des trajectoires soutenables.

Les flux financiers mondiaux se recomposent : Chine, États-Unis, marchés internationaux. Sommes-nous à un moment charnière pour l’Afrique ?

Oui, clairement. Cela fait longtemps que nous savons que l’aide publique au développement, seule, ne suffit pas. Les pays africains accèdent de plus en plus aux financements internationaux, mais cela suppose de sécuriser les cadres fiscaux, réglementaires et institutionnels. Notre stratégie repose sur la mobilisation de coalitions, très concrètes, autour de projets, mais aussi sur un travail de fond avec les ministères des finances pour élargir l’assiette fiscale, qui reste aujourd’hui un point de vulnérabilité majeur.

Comment concilier réformes budgétaires et augmentation indispensable des dépenses sociales ?

Les dimensions sociales ne sont jamais secondaires

C’est tout l’enjeu du dialogue que nous menons avec nos partenaires. Les dimensions sociales ne sont jamais secondaires. Nous intégrons systématiquement des évaluations d’impact et des consultations des populations. Pour illustrer cette exigence de concilier investissements structurants et protection sociale, je peux citer le Kenya et un projet de développement urbain à Nairobi, dans le quartier de Soweto. L’AFD y a financé des aménagements : voiries, drainage, services de proximité,  en s’appuyant sur des évaluations d’impact et surtout sur la consultation des habitants pour prioriser les infrastructures utiles au quotidien. L’objectif est double : améliorer l’accès aux services essentiels (notamment pour les femmes et les familles) tout en renforçant la cohésion sociale, afin que la trajectoire de réforme et de redressement budgétaire s’inscrive dans la durée.

Dette, démographie et climat forment un triptyque central. Comment l’intégrer dans un nouveau cadre de financement durable ?

Démographie, dette et climat doivent être intégrées pour un financement durable

Ces dimensions sont indissociables. Les politiques démographiques doivent être articulées à des réponses concrètes en matière d’emploi. Il ne peut pas y avoir de dépenses à fonds perdus. Sur le climat, l’Afrique est un faible émetteur de gaz à effet de serre, mais elle est fortement exposée, notamment en agriculture et face au stress hydrique. Nous travaillons à la fois au niveau macroéconomique et sur des projets très opérationnels, comme en Tunisie, autour de la formation, de la mobilité et de l’adaptation climatique. C’est un dialogue exigeant et continu, fondé sur la recherche-action et la coopération de long terme.

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