Marché du travail mondial : une stabilité trompeuse…
Chômage global contenu, informalité massive, jeunesse fragilisée et choc technologique en embuscade : derrière des indicateurs rassurants, le marché du travail mondial demeure profondément déséquilibré…

Alors que les indicateurs globaux semblent se stabiliser, le dernier rapport annuel sur l’emploi et les tendances sociales publié par l’Organisation internationale du Travail (OIT) dresse un constat sans concession : la résilience apparente du marché du travail mondial masque une crise persistante de la qualité de l’emploi. Selon l’institution onusienne, le taux de chômage mondial devrait rester stable à 4,9 % en 2026, soit environ 186 millions de personnes sans emploi, un chiffre quasi inchangé par rapport à 2025.
La résilience de la croissance et la stabilité des chiffres du chômage ne doivent pas nous détourner d’une réalité plus profonde : des centaines de millions de travailleurs demeurent piégés dans la pauvreté, l’informalité et l’exclusion
avertit Gilbert F. Houngbo, directeur général de l’OIT
L’illusion statistique de la reprise
Derrière cette stabilité se cache une réalité bien plus préoccupante : près de 300 millions de travailleurs continuent de vivre dans l’extrême pauvreté, avec moins de 3 dollars par jour, tandis que l’informalité poursuit sa progression. L’OIT estime que 2,1 milliards de personnes devraient occuper des emplois informels d’ici 2026, sans protection sociale, ni sécurité de l’emploi.
Pour l’Afrique, où l’économie informelle représente déjà plus de 80 % de l’emploi total dans certains pays, cette tendance mondiale accentue un déséquilibre structurel ancien : la croissance ne se traduit pas mécaniquement par des emplois décents.
Jeunesse africaine : une génération sous pression
Les jeunes demeurent les premières victimes de cette dynamique. En 2025, le taux de chômage des 15-24 ans s’est établi à 12,4 %, avec environ 260 millions de jeunes dans le monde sans emploi, ni formation, ni études (NEET). En Afrique subsaharienne, ce phénomène est aggravé par une croissance démographique rapide et une capacité limitée des économies à absorber les nouveaux entrants sur le marché du travail.
L’OIT souligne également un risque émergent : celui de l’intelligence artificielle et de l’automatisation, susceptibles de bouleverser l’accès au premier emploi, notamment dans les professions qualifiées.
« Si l’impact global de l’IA sur l’emploi des jeunes demeure incertain, son ampleur potentielle justifie une vigilance étroite », précise le rapport.
Commerce mondial, dette et vulnérabilités structurelles
L’institution alerte aussi sur les effets des perturbations du commerce mondial et de l’incertitude des règles commerciales. Les tensions géopolitiques, les goulets d’étranglement logistiques et l’endettement élevé pèsent sur les salaires et la productivité, en particulier dans les régions les plus vulnérables.
« L’incertitude concernant les règles commerciales et les chaînes d’approvisionnement exerce une pression directe sur les revenus des travailleurs », souligne l’OIT.
Pourtant, le commerce international reste un pilier majeur de l’emploi mondial, soutenant environ 465 millions de travailleurs, dont plus de la moitié en Asie-Pacifique. L’enjeu, pour l’Afrique, est de transformer ces échanges en emplois à valeur ajoutée locale, dans un contexte de concurrence accrue et de marges budgétaires limitées.
Démographie : un monde du travail à deux vitesses
Le rapport met enfin en lumière un contraste démographique frappant. Tandis que les économies avancées voient leur population active ralentir sous l’effet du vieillissement, les pays à faible revenu – notamment africains – peinent à convertir leur dynamisme démographique en emplois productifs.
Face à ces défis, l’OIT appelle à des politiques coordonnées : investissements massifs dans les compétences, l’éducation et les infrastructures, réduction des inégalités de genre et générationnelles, et usage responsable des technologies.
« Il faut renforcer les retombées du commerce et de la technologie en matière de travail décent, tout en atténuant les risques liés à l’endettement, à l’IA et à l’incertitude commerciale », conclut l’organisation.
Pour l’Afrique, le message est clair : sans transformation structurelle profonde, la stabilité du chômage mondial restera une illusion, et la promesse du dividende démographique, un horizon toujours repoussé.



